Harmonieux ménage à trois

La distribution complète de Rue Fable : Pascal Contamine, Jean Asselin, Sylvie Moreau, Émilie Sigouin et Bryan Morneau.
Photo: Frédérique Bérubé La distribution complète de Rue Fable : Pascal Contamine, Jean Asselin, Sylvie Moreau, Émilie Sigouin et Bryan Morneau.

Omnibus a désormais trois têtes. Un renouveau dans la continuité : Sylvie Moreau et Réal Bossé sont loin d’être de nouveaux venus à la compagnie de mime. Tous deux ont été formés à son école, ont connu leur baptême théâtral professionnel sous la direction du fondateur Jean Asselin et ont participé à plusieurs spectacles de la troupe au fil des ans.

À entendre l’enthousiasme des nouveaux directeurs artistiques durant notre rencontre dans une salle de l’Espace Libre, on comprend qu’ils sont visiblement à la maison chez Omnibus.

Le vocabulaire du corps, leur premier outil de travail, est primordial pour ces comédiens accomplis, qui ont touché, et continuent de toucher, à tant de formes différentes. Sylvie Moreau considère la technique du mime corporel comme un « solfège » de l’interprétation. « Cette conscience de la présence du corps et son analyse m’ont influencée énormément dans tout mon parcours. Et j’aime ce radicalisme de dire : le corps est un texte aussi. » Son complice renchérit : « Quand je joue 19-2 ou LOL, mon corps est la première chose qu’on voit. Si je ne m’en occupe pas, mon jeu est flou. En structurant mon corps pour envoyer des signes, la communication est beaucoup plus claire. C’est plus facile à gérer que juste l’émotivité. »

L’offre de Jean Asselin est donc arrivée comme une évidence. D’autant que les deux interprètes avaient intensifié leurs collaborations ces dernières années. Un retour aux sources ? « Avec le temps, on finit par voir où sont nos complicités philosophiques, explique la comédienne. Et qu’il y a des gens vers lesquels on revient constamment parce qu’on partage la même communauté d’esprit artistique. Il y a 10 ou 15 ans, nos ego auraient peut-être été dans le chemin. Et on aurait donc tenu à certaines choses, chacun de notre côté… Mais là, on dirait qu’on est rendus à une maturité, dans notre façon de pratiquer notre art, à un épanouissement, qui fait qu’on a le goût de partager, de donner. »

Bossé vante pour sa part l’atmosphère ludique et la liberté créative de la compagnie. « On m’a invité à faire de la direction artistique ailleurs et j’ai toujours dit non. Ma grande liberté est ici. Il y a une latitude ici que je ne retrouve pas ailleurs, où je serais coincé, obligé d’aller dans une direction précise. Tout est acceptable ici. Même avant la première, on peut revirer le show de bord si on veut. Et les acteurs doivent s’attendre à ça. »

Selon Sylvie Moreau, le trio a en commun une grande intransigeance, une exigence. « Je pense qu’on a un côté qui fait peur, parfois, dans le travail, en raison de notre vision claire et radicale. Mais il y a un équilibre entre nous trois, une liberté de parole. »

Ils ont chacun leurs forces. Et leurs idées. Réal Bossé avoue par exemple son désir de revisiter un Molière, un auteur que détesterait Asselin, à travers « le cadre omnibusien »

Règle de trois

Avec Rue Fable, le triumvirat d’Omnibus crée sa première oeuvre commune. Deux des directeurs font partie de la distribution (trop occupé, Bossé s’est chargé du bruitage sonore). En répétitions, la troïka agirait réellement comme une créature à trois têtes, ce qui peut être étourdissant pour les interprètes, qui se font bombarder par autant d’avis différents. Mais complémentaires, tant leur pensée est similaire. « Ça va bien plus vite dans la réflexion, dans l’analyse de ce qu’on vient de voir, parce qu’on est trois », constate Moreau.

Au départ de cette création au ton fantaisiste et à l’esthétique naïve, il y a un désir de drôlerie exprimé par Jean Asselin. « Il vient de monter du théâtre d’été pour la première fois et on dirait qu’il a découvert le pouvoir de la comédie ! raconte Sylvie Moreau. On s’est aussi donné le défi de se promener dans différents niveaux de jeu. On a fait beaucoup de mélanges. Les personnages, six voisins d’une même rue, semblent appartenir à Fellini, à Tati… Des éléments scéniques très littéraux cohabitent avec des évocations subtiles. »

Étude « amoureuse » de l’être humain, ce recueil de fables porte un regard anthropologique sur des individus saisis dans l’intimité et dans l’espace public. Comment leurs comportements diffèrent-ils selon qu’ils évoluent dans la rue ou dans leur foyer à l’abri des regards ? Et comment se traduit physiquement le passage du personnage générique, lorsqu’anonyme dans la foule, à l’individu ?

« Le mime corporel permet de jouer et la réalité et la poétisation, note Réal Bossé, qui se lève parfois pour mimer ce qu’il veut dire. Et ce qui est plaisant dans Rue Fable, c’est que ces deux mondes se croisent constamment. »

« On avait envie d’un show qui fasse plaisir aux spectateurs, mais avec nos exigences à nous, ajoute sa codirectrice. Alors, on va toujours donner les clés de l’original, de la chose qu’on veut évoquer, avant de la poétiser. » La comédienne constate qu’on est devenus paresseux comme spectateurs, à force de se faire gaver d’objets aisément lisibles. « On veut se faire dire quoi comprendre au lieu d’interpréter nous-mêmes ce qu’on voit. Le théâtre est de plus en plus formaté, et c’est lié aux lois du marché. » Un problème pour les artistes qui portent une vision différente. « Il faut que le spectateur continue de croire que le théâtre, ça peut être ça aussi. »

La poésie du geste est pourtant accessible à tous, note son comparse. Il s’agit simplement de se faire confiance…

RUE FABLE _ bande-annonce from OMNIBUS / théâtre_ Mime on Vimeo.

«Rue Fable»

Une création de Jean Asselin, Sylvie Moreau et Réal Bossé. À l’Espace Libre, du 21 octobre au 15 novembre.