Zone interdite

Kim Despatis embrasse complètement la spontanéité de son personnage d’adolescente survoltée.
Photo: Joé Pelletier Kim Despatis embrasse complètement la spontanéité de son personnage d’adolescente survoltée.

Aïcha a treize ans, mais prétend en avoir 15, et porte un nom arabe que dément son physique de blonde. Elle voue à sa mère une haine maintes fois déclarée, mais a manifestement besoin d’elle, tandis qu’elle défend avec ferveur un beau-père disparu avec lequel elle entretenait une relation trouble… Tout semble à l’envers et contradictoire chez Aïcha. Tout sauf son amour passionné, entier, pour Baz, qu’elle a rencontré dans un parc de son Centre-Sud piégé de seringues usagées et où elle a pour seules amies des « putes » qui ne sont pas réellement des femmes. Mais voilà, Baz a deux fois son âge…

Dans ce récit, finaliste au Prix littéraire des collégiens en 2012, Sophie Bienvenu évoque avec grande crédibilité la voix d’une adolescente écorchée. Dans une langue directe où s’entremêlent crudité et candeur (d’où l’humour qui émerge parfois de cette confession déchirante), sincérité et fabulation, une brutale franchise et l’inconscience, voire un déni total de ce qu’elle traverse. Le récit est habile à laisser entrevoir ce que la narratrice elle-même ne perçoit pas, aveuglée par la force de sa colère et de sa souffrance. Elle qu’une soif d’amour et d’absolu poussera aux extrêmes.

L’auteure aborde avec sensibilité et nuances un thème troublant, dont la seule mention nous fait généralement hurler avec les loups. Cette relation avec le gentil Baz, qui tente d’abord de repousser les avances de l’esseulée Aïcha, est-elle si coupable ? Et d’ailleurs, qu’est-ce qui appartient au fantasme, et à la réalité ? Notre interprétation bouge au fil du texte, et l’auteure a l’intelligence de ne pas trancher vraiment.

Monologue frontal adressé à une interlocutrice invisible (une travailleuse sociale, finit-on par comprendre) Et au pire, on se mariera était prêt, ou presque, pour le théâtre. L’adaptation très fidèle de Nicolas Gendron s’est concentrée sur l’essentiel, l’histoire d’amour interdite, retranchant quelques anecdotes et personnages secondaires. Sa fragile protagoniste, il l’a placée dans une salle d’interrogatoire anonyme, au plancher cerné de verre brisé.

Kim Despatis embrasse complètement la spontanéité, le côté survolté de l’adolescente traversée d’émotions trop grandes pour elle. S’appuyant sur un langage corporel convaincant, sa performance habite tout l’espace exigu de la salle. Son Aïcha apparaît très enfantine — ce qui rend d’autant plus troublant son monologue parfois très cru —, exaltée dans l’amour comme dans la souffrance. À la fois blessée et lumineuse, elle rayonne de vitalité.

La force de sa composition nous emporte jusqu’à la révélation finale, terrible.

Et au pire, on se mariera

Texte : Sophie Bienvenu. Adaptation et mise en scène : Nicolas Gendron. Avec Kim Despatis. Jusqu’au 11 octobre, à la salle intime du Théâtre Prospero.

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