Interroger l’amour

Dans cette mise en scène de Frédéric Blanchette, on ne peut que s’incliner devant le talent de Benoît McGinnis, dans le rôle d’Yves (à gauche).
Photo: Yves Renaud Dans cette mise en scène de Frédéric Blanchette, on ne peut que s’incliner devant le talent de Benoît McGinnis, dans le rôle d’Yves (à gauche).

Trente ans après sa création, Being at Home with Claude n’a rien perdu de sa pertinence, rien perdu de sa justesse, rien perdu de sa force brute. À vrai dire, il y a dans les pages noircies en quelques nuits d’octobre 1984 par René-Daniel Dubois assez de beauté tragique pour inspirer des générations encore.

L’amour dans ce qu’il a de plus passionné. Si pur qu’on voudrait ne jamais le voir souillé. Si démesuré qu’il en devient indicible. L’amour comme une quête d’absolu. Voilà bien le véritable sujet de la pièce, son coeur battant. Mais il y a autour de l’amour tragique de Yves et Claude, qui n’est pas sans évoquer celui de Roméo et Juliette, une foule d’éléments qui donnent à Being at Home with Claude encore plus d’ampleur.

Frédéric Blanchette, dont c’est la première mise en scène au TNM, a bien compris que cet amour impossible avait des ramifications dans le social et qu’il était en quelque sorte indissociable du Québec de la fin des années 60. Rappelons que l’action de la pièce, face à face entre un inspecteur de police et un jeune prostitué soupçonné d’avoir assassiné son amant, se déroule dans le bureau d’un juge, au palais de justice de Montréal, le 5 juillet 1967.

Ainsi, des décors aux costumes, en passant par la musique, tout ce qui habite la scène du TNM ces jours-ci évoque les années 60. Ça peut paraître secondaire, ornemental, mais pour mesurer les incidences intimes et collectives du geste posé par Yves, il est essentiel de considérer le poids des diktats d’une société qui s’ouvre, mais où beaucoup reste encore à accomplir. Les fragments d’explication, c’est donc du côté de la famille et du travail, aussi bien que dans les sphères de la politique et de la justice qu’il faut les chercher.

Dans le rôle ingrat de l’inspecteur, Marc Béland livre une interprétation convaincante. Disons que la tension qu’il est en quelque sorte responsable de susciter n’est pas tout à fait au rendez-vous. Rien ici qui ne peut se régler d’ici quelques jours. Quant à Benoît McGinnis, on ne peut que s’incliner devant pareil talent. Son jeu témoigne d’autant d’abandon à la détresse d’un personnage au pied du mur que de maîtrise envers le rythme de la langue et le sens des mots. Chapeau bas !

La scène finale, qu’on vous laisse le plaisir de découvrir, ne fera pas l’unanimité, mais elle s’appuie sans nul doute sur une fine compréhension de l’oeuvre par Frédéric Blanchette. Au terme de l’interrogatoire, comme à la tombée du rideau, ce qui compte, c’est le legs, celui du personnage aussi bien que celui de l’auteur. Plus crucial peut-être encore que le legs : ce que nous en ferons.

Texte : René-Daniel Dubois. Mise en scène : Frédéric Blanchette. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 11 octobre et en tournée à travers le Québec du 4 au 29 novembre.

Being at Home with Claude