Cerner l’incommensurable

On retrouve dans ce spectacle de quelque 120 minutes des instants de grâce où les signes s’alignent, où les corps s’unissent brillamment.
Photo: Yan Turcotte On retrouve dans ce spectacle de quelque 120 minutes des instants de grâce où les signes s’alignent, où les corps s’unissent brillamment.

La Chapelle amorce sa saison avec Nombreux seront nos ennemis, un spectacle qui est à même de faire naître de grandes attentes. D’abord parce qu’il est orchestré par Hanna Abd El Nour, un metteur en scène de Québec qui présente enfin l’une de ses réalisations dans la métropole, mais aussi parce qu’il s’agit d’une transposition du fameux recueil posthume de Geneviève Desrosiers.

D’origine libanaise, Abd El Nour vit et travaille au Québec depuis dix ans. Il a quelques fois oeuvré à titre de conseiller dramaturgique auprès de Christian Lapointe et suscité l’intérêt avec Imagination du monde, une ambitieuse relecture de La divine comédie de Dante donnée dans une église de Québec en 2011. Son approche — qu’on pourra à nouveau goûter à Espace libre en janvier — est éminemment multidisciplinaire, au croisement de la danse, de la performance et des arts visuels.

Ainsi, la scène de La Chapelle ressemble à une galerie d’art contemporain. De part et d’autre, des sculptures se dressent, comme des monuments aux morts, de mystérieux totems. Entre elles, sept interprètes prennent les mots à bras le corps. Proférés de toutes les manières possibles, les poèmes et fragments de Desrosiers, intimes et politiques, à la hauteur de leur réputation, sont également mis en mouvements. Par moments, on reçoit les mots en pleine gueule, mais il arrive aussi, malheureusement assez fréquemment, que ceux-ci, répétés ad nauseam, nous passent par dessus la tête et le coeur.

C’est que le metteur en scène, dans ce que Desrosiers appellerait une « tentative de cerner l’incommensurable », ne nous épargne rien, le meilleur comme le pire. On retrouve dans ce spectacle de quelque 120 minutes des instants de grâce où les signes s’alignent, où les projections vidéo, les éclairages, les mots, les sons et les corps s’unissent brillamment. Mais pour quelques-unes de ces fulgurances, où la poursuite d’une oeuvre d’art totale par Abd El Nour prend son sens, il faut souffrir un nombre incalculable de clichés du genre.

Le plus souvent, c’est la conviction des interprètes qui nous garde captifs. Alors que la performance d’Emmanuel Schwartz vaut à elle seule le déplacement, Dany Boudreault, Émilie Gilbert et Ève Pressault sont aussi très à l’aise dans ce mélange des disciplines. Le spectacle est également une rare occasion de voir Klervi Thienpont sur une scène montréalaise et de découvrir Joseph Elliot Israël Gorman et Sarah Chouinard-Poirier, deux interprètes dotés d’une présence agréablement singulière.

Nombreux seront nos ennemis

Texte : Geneviève Desrosiers. Mise en scène : Hanna Abd El Nour. Une coproduction de l’Urd, de Volte 21 et du Théâtre Péril. Au théâtre La Chapelle jusqu’au 20 septembre.