L’injustice et ses femmes

Une imposante distribution fait revivre sur scène le lourd et l’insoutenable de la purge stalinienne.
Photo: Marie-Claude Hamel Une imposante distribution fait revivre sur scène le lourd et l’insoutenable de la purge stalinienne.

C’est du théâtre qui fait plaisir à voir, avec sa distribution massive, son texte fort, placé dans une scénographique intelligente, habile, subtile et délicate, sans surlignage du caractère très spécial, et forcément atypique, de cette proposition dans le paysage théâtral en mutation. Imaginez l’opulence, la démesure : 22 femmes sur scène, une trentaine de comédiens au total sur le plateau, pour donner corps au Vertige d’Evguénia Guinzbourg, dans une mise en scène de Luce Pelletier. Espace Go expose le redoutable objet depuis quelques jours. Il est certainement à considérer, avant la sortie de tout ce beau monde, côté cour, début octobre.

Pas besoin de la pression d’un enquêteur pour avouer et « pointer du doigt » Louise Cardinal, impeccable, juste et belle, dans le rôle d’Evguénia Guinzbourg dont l’histoire est racontée ici. En 1937, en pleine purge stalinienne, l’intellectuelle et communiste convaincue est arrêtée puis accusée de « terrorisme trotskiste », comme des centaines d’autres : hommes, femmes, surtout éduquées, parfois pas. Elle croit à une erreur. Entre interrogatoires douteux, aveux manipulés, paranoïa et détention inhumaine, elle va être emportée dans ce vertige nourri par l’injustice, l’idéologie radicale et l’absurde de son application par des humains qui doucement vont rompre avec leur humanité.

Dans un rapport d’enquête, on écrirait : « Attention ! » Le texte est subversif, pernicieux et trompeur puisqu’il prétend nous amener dans une période sombre de l’histoire russe, pour finalement induire une réflexion sur le totalitarisme, ses dérives, sur les mouvements de masse sans lumière, sur ces projets de société qui finissent par devenir toxiques sous l’effet du conformisme ou de l’indolence. La quête du pouvoir cherchant son carburant dans la peur maladive de l’autre, dans l’angoisse de l’ennemi invisible, apparaît également en douce dans cette « propagande » scénique. Sournoisement.

La déposition préciserait: « L’impuissance, les drames humains derrière un jeu politique odieux sont ici dangereusement incarnés par une distribution sans défaut, ou presque, placée dans une mise en scène paradoxalement éclairée qui fait le pari du peu pour tracer le contour du lourd et de l’insoutenable : quelques lits pour poser le cadre d’une cellule surpeuplée, des jeux de lumière et des effets sonores pour qualifier l’inquisition et la réclusion. Simple. Efficace. »

Dans cet ensemble sans fioriture, sans autres excès que ceux contenus et dénoncés par le récit, les mots trouvent alors naturellement leur place, aidés par la vérité d’une troupe qui en devient très vite troublante pour une chose : son équilibre parfait avec un texte qui évoque pourtant le vertige.

Le vertige

Texte : Evguénia S. Guinzbourg. Traduction et adaptation : Alexandre Getman et Anne- Catherine Lebeau. Mise en scène : Luce Pelletier. Avec : Louise Cardinal et 29 autres comédiens. À Espace Go jusqu’au 4 octobre.