Une urgence du dire par-delà l’Histoire

Une scène de Bar, montée en 2011 par Luce Pelletier
Photo: Lydia Pawelak Une scène de Bar, montée en 2011 par Luce Pelletier

Non, Luce Pelletier et le Théâtre de l’Opsis n’entament pas un nouveau cycle en montant Le vertige d’Evguénia Guinzbourg. Quinze ans après la création, sous la gouverne de Serge Denoncourt, du très beau Je suis une mouette (non ce n’est pas ça) qui inaugurait une période de quatre années consacrée à Tchekhov, l’actuelle directrice artistique se défend de vouloir rouvrir ce chantier.

 

Elle reconnaît par contre que sa découverte de l’oeuvre de Guinzbourg correspond bien à sa propre « période russe », plus précisément à un séjour à Moscou en 1999 où elle assista à une représentation de la version scénique du récit de l’emprisonnement de centaines d’individus par la police secrète soviétique.

 

« Nous nous nourrissions alors des textes de Tchekhov et de Gorki, qui annonçaient en quelque sorte la Révolution russe et ses espoirs. Avec Le vertige, c’est le contrecoup de ces événements-là qui te frappe en plein visage. Ça m’habitait depuis, j’attendais une occasion pour le monter, et les 30 ans de la compagnie me fournissent cette année le prétexte », explique celle qui a choisi de concentrer sa saison anniversaire en une seule production requérant pas moins de 22 comédiennes et 8 comédiens.

 

Portrait de femmes

 

Sur la scène de l’Espace Go, c’est la belle Louise Cardinal qui incarnera l’intellectuelle moscovite qui témoigna par ses écrits des petites tragédies personnelles liées aux Grandes Purges staliniennes de la fin des années 30. Historienne et journaliste née en 1904, Evguénia Sémiovna Guinzbourg est arrêtée en 1937, suspectée par le NKVD de propagande contre-révolutionnaire et — suprême insulte à Staline — de sympathies trotskistes.

 

D’abord emprisonnée, elle prend le chemin de la Sibérie en 1939 et subit la discipline débilitante du Goulag durant huit ans. Le spectacle de l’Opsis s’appuie sur l’adaptation théâtrale du premier volet de son autobiographie en deux tomes, qui fut traduite en français en 1967, soit dix ans avant sa mort.

 

« C’était une femme cultivée, intelligente, humainement apte à se débrouiller, à s’associer aux autres pour survivre », poursuit Pelletier, en soulignant que l’auteure parle peu d’elle-même au final, elle qui préféra plutôt rapporter la parole des gens rencontrés qui eurent moins de chance qu’elle. « Elle dit avoir pleuré en s’entendant condamnée pour dix ans… avant d’apprendre que du groupe de 70 détenus dont elle faisait partie, ils ne furent que deux à ne pas passer par les armes ce jour-là. »

 

Les discussions de cellule et les interrogatoires, où les dés sont clairement pipés à grand renfort de procès-verbaux rédigés d’avance et de signatures obtenues sous la menace, conservent sous la plume de Gunizbourg un caractère assez brut, que la metteure en scène associe à une volonté de ne pas romancer, de ne pas faire oeuvre en quelque sorte. Comment, dès lors, rendre cette parole théâtrale ? « Ça demeure le principal défi », avoue celle qui, jointe au téléphone, poursuivait toute la semaine dernière sa série finale de répétitions avec sa large distribution. « Comment rendre justice au courage de celle qui se présente comme la dépositaire de la vie des autres tout en maintenant l’intérêt pour chaque histoire jusqu’à la dernière ? Il y a un traitement du son et de l’éclairage qui concourt à en faire ressortir la théâtralité. »

 

Tendance marquée de la dramaturgie contemporaine, incarnation scénique de ce revirement historien d’après-guerre qu’Annette Wieviorka a qualifié d’« ère du témoin », un théâtre-récit comme Le vertige permet de faire entendre la voix des petits, de ceux qui de tout temps n’avaient jamais écrit l’Histoire. Luce Pelletier reconnaît qu’il y a des similitudes entre ce projet et sa récente Coopérative du cochon de l’Italien Ascanio Celestini, courtepointe de récits fantasques ou graves dans la Rome de 1945. « Ça donne un plateau à ces gens-là, à ces mots-là, à ces existences-là. Peut-être que les vaincus m’intéressent plus que les grands gagnants, je ne saurais trop dire. »

Cycle après cycle…

Fondé en 1984 par quelques finissants de l’Option-théâtre du collège Lionel-Groulx, dont Luce Pelletier et Serge Denoncourt, l’Opsis accumule les expériences d’adaptation et de relecture d’oeuvres étrangères avant de se doter, à l’aube de l’an 2000, d’un fonctionnement par cycles de création. Centrée sur un personnage mythique comme Oreste ou sur une culture spécifique — Russie, États-Unis, Italie —, chaque série de création s’étale sur plusieurs années et fait s’alterner textes classiques et écritures contemporaines, favorisant ainsi le dialogue entre les époques.

Le vertige

D’après le récit d’Evguénia S. Guinzbourg, adapté pour la scène par Alexander Getman et traduit du russe par Anne-Catherine Lebeau. Mise en scène de Luce Pelletier. Une production du Théâtre de l’Opsis présentée à Espace Go du 9 septembre au 4 octobre.