Les artistes et leurs doubles

Sylvie Drapeau sera de la distribution d’Opening Night, adaptation du film de John Cassavetes par l’auteure et dramaturge Fanny Britt.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sylvie Drapeau sera de la distribution d’Opening Night, adaptation du film de John Cassavetes par l’auteure et dramaturge Fanny Britt.

Peu de grands classiques sont offerts en cette saison automnale. Une saison qui sera prolifique surtout en créations et en paroles d’ailleurs. Quelques théâtres ont toutefois exhumé des valeurs sûres du répertoire québécois. Au Théâtre du Nouveau Monde, une nouvelle version de l’incandescent Being at Home with Claude, de René-Daniel Dubois, mettra bientôt face à face Benoît McGinnis et Marc Béland. Et à la compagnie Jean Duceppe, Martine Beaulne dirige la reprise du beau tableau familial de Jean Marc Dalpé, Août – Un repas à la campagne.

 

Ce qui frappe d’abord, c’est l’abondance d’oeuvres traitant de la création, ou traçant des portraits d’artistes. Début septembre, la saison s’ouvre à l’Espace libre avec Le NoShow et ses interrogations (im)pertinentes sur la valeur du théâtre. Tandis qu’au Quat’Sous, le rideau se lève sur
Opening Night, une adaptation par Fanny Britt du réputé film de John Cassavetes. La pièce propose un aller-retour entre une représentation théâtrale et les coulisses, où Sylvie Drapeau campe une actrice tourmentée.

 

À l’Espace Go, en novembre, Evelyne de la Chenelière se glisse dans la psyché de Virginia Woolf et s’inspire de son roman Vers le phare. Ajoutez Denis Marleau à la barre et Anne-Marie Cadieux en partenaire de jeu, et vous comprendrez que l’on attend beaucoup de ce Lumières, lumières, lumières.

 

Mais ce n’est pas tout: dans Le prince des jouisseurs, au Rideau vert, Gabriel Sabourin dépeint un Feydeau (Alain Zouvi) délirant à l’aube de la mort. Chez Duceppe, l’Américain John Logan (Rouge) s’intéresse à l’impact de la création sur les êtres réels qui ont inspiré Peter Pan et Alice au pays des merveilles dans Peter et Alice. À Fred-Barry, Jean-Marie Papapietro tente de déchiffrer L’énigme Camus – une passion algérienne, avec une pièce-documentaire éclairant l’écrivain et sa relation à sa patrie. Et comment passer sous silence le solo du Belge Paul Van Mulder, qui explore La solitude d’un acteur de peep-show avant son entrée en scène, dans la salle intime du Prospero ?

 

Mémoire et Histoire

 

En cette année commémorative, plusieurs oeuvres rappellent les atrocités du XXe siècle. Le grand Thomas Bernhard a dénoncé les fantômes du nazisme dans son féroce Avant la retraite.

 

Dans une production très prometteuse, Catherine Vidal dirige au théâtre Prospero un trio d’éclat : Gabriel Arcand, Violette Chauveau et Marie-France Lambert.

 

Autre jeu de rôles troublant dans Himmelweg (chemin du ciel), du réputé Espagnol Juan Mayorga, où la visite d’un camp de concentration organisée au bénéfice de la Croix-Rouge relève d’une mise en scène. Un parcours reconstitué par Geneviève L. Blais dans le Ciné-Théâtre Le Château.

 

En septembre, à l’Espace Go, l’Opsis célèbre ses 30 ans avec autant d’interprètes portant sur scène Le vertige, oeuvre biographique d’Evguénia Guinzbourg, qui fut internée dans les prisons staliniennes.

 

Quelques mois après Face au mur, le Français Hubert Colas est de retour à l’Usine C, pour monter Nécessaire et urgent, un texte où Annie Zadek évoque le destin tragique de ses parents juifs.

 

Et alors que le Nouveau Théâtre expérimental clôt son cycle historique avec Le pain et le vin d’Alexis Martin à l’Espace libre, Sébastien Dodge poursuit le sien au Théâtre d’Aujourd’hui avec Damnatio Memoriae, incursion dans l’Empire romain déclinant qui lui sert à mieux parler de notre époque.

 

Nouveaux textes

 

Après l’amusant Comment je suis devenue touriste, Jean-Philippe Lehoux crée dès la fin août un one man show, Napoléon voyage. Toujours à la Petite Licorne, le surprenant trio du Projet Bocal remet ça avec
Oh Lord. Dans la grande salle, Fabien Cloutier met lui-même en scène sa création Pour réussir un poulet, avec Denis Bernard.

 

À la Chapelle, les compagnies L’URD et Volte 21 adaptent à la scène Nombreux seront nos ennemis, l’unique recueil, posthume, de la poétesse Geneviève Desrosiers, devenu oeuvre culte.

 

Avec Tranche-Cul, Jean-Philippe Baril Guérard s’attaque à un thème intéressant : les dérives de l’expression publique, à l’Espace libre. Enfin, on surveillera le doublé de l’auteur et metteur en scène Félix-Antoine Boutin : Orphée Karaokéà l’Usine C, et Koalas à la salle Jean-Claude-Germain.

 

Identités hybrides

 

Le théâtre québécois se métisse… lentement. Pendant que Mani Soleymanlou reprend Trois, son crescendo identitaire au Théâtre d’Aujourd’hui, une autre création traitera d’identité immigrante et de dialogue : Moi et l’autre, de Talia Hallmona et Pascal Brullemans, aux Écuries.

 

C’est plutôt l’identité écartelée d’un Franco-Ontarien bilingue que dépeint L’Homme invisible/The Invisible Man, la fameuse oeuvre de Patrice Desbiens, qu’accueille La Petite Licorne.

 

Paroles d’ailleurs

 

Marc Béland incarne un preacher dans Les Paroles, de l’Australien Daniel Keene, au Prospero. Frédéric Blanchette nous fait découvrir Tribus, un texte primé de l’Anglaise Nina Raine, à la Licorne.

 

À Denise-Pelletier, Denis Lavant joue un Pyrrhus contemporain dans Andromaque 10-43. Kindertotenlieder ramène le trio artisan du percutant Jerk, Dennis Cooper, Gisèle Vienne et l’acteur Jonathan Capdevielle. Aussi à l’Usine C, on découvrira fin novembre, grâce à Quand je pense qu’on va vieillir ensemble, l’iconoclaste collectif français Les Chiens de Navarre, qui fait beaucoup de bruit en Europe.

Trois propositions inclassables

Je ne suis jamais en retard : Avec un sextuor d’auteures (de Louise Bombardier à Nicole Brossard) et autant d’interprètes, les femmes prennent la parole dans cette mosaïque qui fait ouvertement référence à l’événementiel La Nef des sorcières. À la salle Jean-Claude-Germain.

L’importance d’être constant : Une rarissime production sur nos scènes d’une comédie d’Oscar Wilde, dont les dialogues spirituels seront traduits par le brillant Normand Chaurette. Au TNM avec, entre autres, Anne Élisabeth Bossé et Maxime Denommée.

Faire l’amour (notre photo) : Anne-Marie Olivier a recueilli des histoires vraies pour créer une pièce sur ce thème à la fois universel et intime. Le résultat a reçu beaucoup d’amour à Québec ce printemps. À l’Espace libre.


À voir en vidéo