D’un fleuve à l’autre

Bibish Marie Louise Mumbu entourée de l’auteur-comédien Papy Maurice Mbwiti (à gauche) et du poète, nouvelliste et dramaturge Fiston Nasser Mujila
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Bibish Marie Louise Mumbu entourée de l’auteur-comédien Papy Maurice Mbwiti (à gauche) et du poète, nouvelliste et dramaturge Fiston Nasser Mujila

Dramaturgies en dialogue tisse cette année son parcours entre deux fleuves, le Saint-Laurent et le Congo. Parmi les pièces que donnent à entendre ces mises en lecture organisées par le Centre des auteurs dramatiques (CEAD), on compte plusieurs textes québécois inédits, dont le Carole Fréchette nouveau, Small Talk. Mais pour la deuxième année, l’événement braque les projecteurs sur une dramaturgie d’une région de l’Afrique. Cette fois, trois auteurs issus des villes voisines Kinshasa et Brazzaville.

 

« Kinshasa est un centre culturel important, extrêmement dynamique, en Afrique »,explique Elizabeth Bourget, conseillère dramaturgique au CEAD. Et malgré la disparité des conditions de vie, elle constate des parentés étonnantes entre les textes choisis et la dramaturgie d’ici. « Le rapport à la langue, par exemple. Pour eux, le français est une langue imposée. Nous avons mené nos propres batailles [contre une langue normative] il n’y a pas si longtemps… »

 

L’usage de la langue du colonisateur semble poser un dilemme aux auteurs, constate-t-elle. « Ils l’identifient comme une contrainte, et en même temps, elle reste une porte qui ouvre sur le monde. » Certains résolvent le débat en s’appuyant sur leur langue maternelle pour colorer leur écriture en français. « Il y a une volonté en ce moment chez les auteurs africains d’être fidèles à ce qu’ils sont et au monde qui est le leur. »

 

Trois mondes

 

Au-delà d’une origine commune, chacun des auteurs sélectionnés porte un monde en soi. Elizabeth Bourget qualifie Et les moustiques sont des fruits à pépins…, de Fiston Mwanza Mujila, de véritable ovni. Une lecture programmée le même soir que le Peter Pan actualisé d’Étienne Lepage, les deux auteurs partageant une approche iconoclaste. « C’est une écriture très absurde. Il parle de la difficulté de tenir un discours sur le réel, de dire les vraies choses actuellement dans nos sociétés. »

 

On s’en doute, les auteures sont une denrée rare dans ce coin du monde. Le CEAD n’a cependant pas eu à aller très loin pour dénicher Marie-Louise Bibish Mumbu, puisqu’elle habite désormais Montréal. Tiré d’un recueil de chroniques, Bibish de Kinshasa trace un portrait de la vie dans la grouillante capitale. Un montage réalisé par Philippe Ducros.

 

M’appelle Mohamed Ali, de Dieudonné Niangouna, présente le monologue d’un acteur qui s’apprête à incarner le grand boxeur — lequel avait livré un combat légendaire à Kinshasa en 1974. Et qui en vient à se demander pourquoi il fait du théâtre. Et « c’est quoi, faire du théâtre en Afrique ? »

 

Le théâtre y est en effet une forme d’art importée. Une chose « qui a pris le bateau pour arriver chez nous », de dire Niangouna. « ll y a tout un courant en Afrique qu’on appelle le théâtre utile, note Elizabeth Bourget. On trouve énormément de ce théâtre de commande, qu’on fait pour parler des problèmes des gens, pour essayer de changer des choses dans la société. Et à côté, il y a un désir de s’approprier ce média. Mais sans moyens pour le faire. Souvent, pour pouvoir continuer d’exercer leur métier, les auteurs n’ont pas le choix de s’expatrier. » C’est ce qu’ont fait les trois dramaturges présentés par le CEAD. « Mais ils font des allers-retours. La diaspora nourrit la pratique là-bas. »

 

Pendant ce temps au Québec, on programme très rarement des oeuvres du continent noir. « Il y a une méconnaissance. Et un peu le sentiment que ça n’intéressera personne. Et aussi de ne pas savoir par quel bout prendre ces textes. Déjà, la vieille question : est-ce qu’on va les faire jouer par une distribution blanche ou noire ? »D’où l’importance d’événements comme celui-ci.

Dramaturgies en dialogue

Du 21 au 27 août, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.

1 commentaire
  • hekpazo jacqueline - Inscrite 21 août 2014 15 h 28

    Similitudes Québec Afrique

    Déjà en 1978, certains auteurs, dont le béninois Jean Pliya, résumaient ainsi leur idée sur l'avenir du théâtre africain :« Le théâtre comme la culture en général devraient toujours jouer un rôle d'éveilleur de conscience, de renforcement de la solidarité nationale et internationale. Ainsi, apparaîtra-t-il comme la pierre angulaire d'une société nouvelle. Un théâtre éducatif, distractif pour le peuple et non pour une élite, un théâtre qui exprime aussi bien les racines culturelles que les greffes culturelles nées de l'histoire... »
    Du terme théâtre d'intervention ou théâtre pour le développement à l’appellation théâtre utile, c'est le même souci de changer les conditions de vie. Par exemple, au Québec, le théâtre d'intervention des années soixante-dix s'associait à des mouvements militants et luttait contre le système en place. On y proposait une nouvelle vision du monde et de la politique. Le Théâtre Parminou de Victoriaville est un bon exemple de l'utilisation du théâtre comme outil d'éducation: proximité avec le public, participation citoyenne dans la démarche de création et implication dans le débat social. Pareillement, le théâtre utile africain est un outil de sensibilisation qui privilégie les places publiques, les marchés, les villages. Les sujets évoqués par les pièces touchent directement aux réalités sociales: planning familial, accès à l’eau potable, scolarisation des jeunes filles, sida, protection de l’environnement...
    Pour en apprendre davantage:
    http://www.archipel.uqam.ca/2294/1/M10948.pdf

    Jacqueline Hekpazo