À force de mots

La nouvelle résidente de l’Espace Go, Evelyne de la Chenelière, écrit sur les murs du théâtre pour faire corps avec le lieu.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La nouvelle résidente de l’Espace Go, Evelyne de la Chenelière, écrit sur les murs du théâtre pour faire corps avec le lieu.

Lors du dévoilement de la saison 2014-2015 du théâtre Espace Go mercredi, on attendait avec impatience de connaître l’identité du nouvel ou de la nouvelle artiste en résidence, une position enviable qui a permis à Sophie Cadieux de s’illustrer tant sur le plan du jeu que de l’écriture. Dramaturge et comédienne estimée, Evelyne de la Chenelière lui succède dès à présent, exprimant d’office le souhait de « déployer un geste artistique ample et lent » au cours des trois années que durera son séjour boulevard Saint-Laurent.

 

On la sent fébrile et heureuse, l’auteure des pièces Des fraises en janvier et Bashir Lazhar. D’ailleurs, on ne manque pas de penser à cet inoubliable héros ordinaire, enseignant au primaire, lorsqu’Evelyne de la Chenelière évoque cette enfant avec qui elle s’est entretenue récemment, et qui l’a marquée par son application à dire les mots, à « parler de toutes ses forces ». Ce qui a en retour inspiré la dramaturge à « écrire de toutes ses forces ». Et il ne s’agit pas que d’une image.

 

« Je vais ouvrir au public dès mercredi ce que j’appelle mon chantier d’écriture. Je vais littéralement écrire sur un mur d’Espace Go. Pour moi, ça se veut vraiment une autre façon de vivre physiquement, dans une autre matérialité, le processus d’écriture, explique-t-elle. J’y vois aussi une occasion de rendre visible toutes les étapes de ratages, de repentirs, de redéparts qui surviennent en cours d’écriture. »

 

Loin de rougir à l’idée d’exposer les aléas de la création que d’aucuns préfèrent habituellement confiner à l’intimité de leur bureau, Evelyne de la Chenelière se tiendra au contraire debout. Littéralement.

 

« Ce que je vais écrire debout, face à ce mur, je n’aurais pas pu l’écrire dans un cahier ou assise devant un ordinateur. Je crois que la posture dans laquelle je vais être engagée va façonner le continu de l’écriture. »

  

Du côté de chez Woolf

 

Le temps fort de la première année de résidence d’Evelyne de la Chenelière sera la première de la création Lumières, lumières, lumières, qui puise son inspiration dans un roman de Virginia Woolf.

 

« Ça faisait longtemps que j’avais envie d’écrire dans une sorte de dialogue avec son oeuvre. Le premier roman qui me l’a fait découvrir, ç’a été La promenade au phare — ou Vers le phare, selon la traduction. J’ai voulu y replonger. »

 

Transporter son univers dramaturgique dans celui de quelqu’un d’autre, et vice versa : ce type d’expérience n’est pas nouveau pour l’auteure. En s’arrimant au roman Une vie pour deux de Marie Cardinal, elle donna en effet naissance à une oeuvre puissante, à la fois personnelle et révérencieuse.

 

« C’est une démarche difficile à nommer. Parfois, les sources sont tellement similaires entre les créateurs. Les mêmes préoccupations et les mêmes obsessions viennent visiter différents artistes à différentes époques, et j’aime reconnaître ce phénomène. C’est une manière de célébrer l’impact des oeuvres sur soi, de constater ce qu’il en reste, de voir comment ça se dépose. Il s’agit davantage d’une “métabolisation” que d’une adaptation, pour reprendre l’expression de Stéphanie Jasmin, qui a travaillé à la dramaturgie de la pièce avec Denis Marleau. »

 

Ce dernier mettra en scène Lumières, lumières, lumières. Anne-Marie Cadieux y donnera la réplique à Evelyne de la Chenelière. « C’est Denis qui m’a demandé de me joindre à la distribution. Il trouvait que ça avait un sens que je travaille cette création jusqu’à la représentation. »

 

En l’occurrence, on ne peut qu’approuver la cohérence du choix du metteur en scène. En effet, après avoir lu les mots puis après avoir écrit les mots, Evelyne de la Chenelière pourra aller jusqu’au bout de son « geste artistique » en disant les mots.

Espace Go: morceaux choisis

Du 9 sept. au 4 oct. : Le vertige, ou la désillusion de l’intellectuelle russe Evguénia Guinzbourg durant les Grandes Purges. Texte : Evguénia S. Guinzbourg (traduit par Anne-Catherine Lebeau). Adaptation : Alexandre Getman. Mise en scène : Luce Pelletier. Production : Théâtre de l’Opsis.

Du 11 nov. au 6 déc. : Lumières, lumières, lumières, ou une relecture personnelle du roman Vers le phare, de Virginia Woolf. Texte : Evelyne de la Chenelière. Mise en scène : Denis Marleau. Avec Anne-Marie Cadieux et Evelyne de la Chenelière. Création.

Du 20 janv. au 14 fév. : Un show nommé Désir, ou une exploration du personnage mythique de Blanche Dubois, héroïne tragique d’Un tramway nommé Désir, de Tennessee Williams. Conception et mise en scène : Serge Denoncourt. Avec Céline Bonnier. Création.

Du 24 fév. au 21 mars : Grande écoute, ou une satire d’une certaine télévision qui carbure aux témoignages impudiques, voire bizarres. Texte : Larry Tremblay. Mise en scène : Claude Poissant. Avec Denis Bernard, Macha Limonchik, Jean-Philippe Perras. Production : Théâtre PAP.

Du 1er au 11 avril : À travers la pared, ou le fruit d’une réflexion effectuée dans une prison mexicaine désaffectée où croupirent des femmes et des enfants. Chorégraphie : Élodie Lombardo. Production : Danse-Cité.

Du 5 au 23 mai : Les deux voyages de Suzanne W., ou la rencontre entre une automobiliste suicidaire et un autostoppeur mystérieux. Texte, installation et mise en scène : Marc Lainé. Avec Sylvie Léonard. Cocréation avec La Boutique obscure.


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