Raisons d’être

Dans Trois, les échanges sont principalement à teneur politique. De l’identité individuelle, on passe tout naturellement à l’identité nationale.
Photo: Ulysse del Drago Dans Trois, les échanges sont principalement à teneur politique. De l’identité individuelle, on passe tout naturellement à l’identité nationale.

Mani Soleymanlou fait partie des rares créateurs québécois à s’engager sans détour, et qui plus est avec une finesse absolue, sur le territoire miné de l’identité. Avec Un, en 2011, l’auteur, metteur en scène et comédien d’origine iranienne procédait à ce qu’il est convenu d’appeler une introspection. Avec Deux, en 2013, il faisait preuve d’une audace encore plus grande en confrontant son point de vue à celui d’un autre, en l’occurrence Emmanuel Schwartz.

 

Avec Trois, créé ces jours-ci au FTA, Mani Soleymanlou invite une quarantaine de ses contemporains, des artistes aux origines diverses, à se lancer avec lui dans le maelström de la quête identitaire. En élargissant ainsi sa réflexion, en lui donnant pour ainsi dire une portée collective, le créateur accuse tous les coups qui lui ont été assenés, répond à toutes les critiques qui lui ont été formulées. N’y allons pas par quatre chemins, le résultat est bouleversant.

 

Les trois heures quarante s’écoulent en un clin d’oeil. Présentés l’un derrière l’autre, les trois volets se répondent et se récusent brillamment, composent une seule et même oeuvre qui va crescendo sur le fond comme sur la forme. À vrai dire, parce qu’il cristallise les paradoxes du Québec d’aujourd’hui, qu’il traduit la pluralité aussi bien que ce qui s’y oppose cruellement, le cycle de Mani Soleymanlou a toutes les qualités nécessaires pour passer à l’histoire.

 

Dans Trois, qui s’ouvre sur une désopilante recréation de We Are the World, l’hymne enregistré par USA for Africa en 1985, les échanges sont principalement à teneur politique. De l’identité individuelle, on passe tout naturellement à l’identité nationale. Afin de vous réserver quelques surprises, contentons-nous de préciser que la souveraineté du Québec est abordée en toute franchise. La courageuse intervention de Denis Lavalou sur le sujet donne la chair de poule.

 

Il est largement question des étiquettes. Celles qu’on nous appose. Celles dont on affuble les autres. Celles qu’on s’attribue à soi-même. Celles qu’on rejette violemment. Celles auxquelles on s’accroche désespérément. On entend « vote ethnique », « Premières Nations », « Printemps érable », « menace terroriste », « Français sur le Plateau » et « retour de la droite ». Chaque fois, les clichés sont déjoués. Les stéréotypes, invalidés. Les idées reçues, déconstruites. Les préjugés, déboulonnés.

 

Il y a bien entendu des moments d’affrontement, d’ailleurs proprement épiques, mais il y a de manière générale sur cette scène mille fois plus d’écoute et de bonne foi qu’à l’Assemblée nationale ou au Parlement. Tous migrants, parviendrons-nous un jour à vivre ensemble dans la fraternité ? Posant la question avec justesse, multipliant les points de vue, incitant à une véritable réflexion, Mani Soleymanlou redonne au théâtre sa fonction d’agora. Et pour cela, nous lui serons éternellement reconnaissants.

 

Consulter la vidéo du FTA sur la création Trois

Trois (incluant Un, Deux, Trois)

Texte : Mani Soleymanlou, en collaboration avec les interprètes. Mise en scène : Mani Soleymanlou. Une production de la compagnie Orange Noyée. Au Théâtre d’Aujourd’hui, à l’occasion du FTA, jusqu’au 4 juin et de retour au Théâtre d’Aujourd’hui du 30 septembre au 17 octobre.

À voir en vidéo