L’aveuglement

Édith Arvisais, qui porte avec efficacité son rôle de simple d’esprit attachante, et Mariane Lamarre.
Photo: Marie-Ève Desrochers Édith Arvisais, qui porte avec efficacité son rôle de simple d’esprit attachante, et Mariane Lamarre.

Rien de plus normal, finalement, que de présenter une pièce intitulée Le trou dans la cave d’un théâtre.

 

Ça se passe en ce moment dans la sobrement nommée « salle intime » du théâtre Prospero à Montréal. Le Laboratoire, théâtre de (ré)création contemporaine, est derrière cet objet forcément intrigant, métaphore malgré lui de l’aveuglement volontaire et collectif des humains devant les dérives du capitalisme sauvage et face à l’avilissement de certains villages, d’ici et d’ailleurs, par un capital sans humanité.

 

Celui de Gagné City est du nombre. Dans une des maisons de cette bourgade fictive, Sara-Lee, une fille à la capacité mentale atypique, vit avec son père handicapé, ancien maire et ex-propriétaire de l’usine à papier du coin. Elle a l’air plutôt agoraphobe. Elle se prépare, avec une candeur amusante, à l’ouverture dans sa maison d’un musée à la mémoire de l’incendie qui a ravagé le village en 1914. Elle plonge de temps en temps dans un trou dans le fond de son salon à la recherche d’artefact témoignant de ce drame. Elle parle de l’importance de la commémoration, de filiation, de patrimoine, même si dehors quelque chose d’odieux est en train de se jouer. Quelque chose qui la dépasse et qu’elle ne veut surtout pas voir.

 

La dimension sociale du texte d’Eugénie Beaudry — qui signe également la mise en scène de ce Trou — est évidente dès les premières mesures. Elle est également portée avec efficacité par Édith Arvisais qui, dans le rôle d’une simple d’esprit attachante, réussit à incarner bien plus : la figure de l’humain qui a tendance à fermer les yeux lorsqu’il sent que son environnement direct, ses élus ou les choix collectifs qu’il défend, le conduit tout droit et à vive allure contre un mur.

 

La force de cette proposition artistique est d’ailleurs là, dans sa capacité à raconter bien plus qu’il expose sous les yeux, même si par endroits il le fait avec des jeux d’acteurs un peu moins solides que d’autres, troublant par le fait même le niveau de concentration du spectateur.

 

L’ensemble, malgré quelques longueurs et une intrigue qui s’étire un peu trop, dégage toutefois une très grande humanité, un humour sympathique qui explore, sur une trame sonore délicate et habillement utilisée, plusieurs facettes de la psyché humaine en période de trouble et de changement : les lumineuses qui se trouvent à la surface et les plus sombres, généralement au fond d’un trou.

Le trou

Texte et mise en scène : Eugénie Beaudry. Avec : Édith Arvisais, Joseph Bellerose, Yannick Chapdelain, Isabelle Guérard et Mariane Lamarre. Au théâtre Prospero, jusqu’au 17 mai.

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