Voyage au bout de Molly

Malgré sa complexité, le monologue de Molly Bloom passe très bien au théâtre, selon Anne-Marie Cadieux. «Le texte gagne en limpidité une fois sur scène. Quelque chose surgit. La partition s’anime.»
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Malgré sa complexité, le monologue de Molly Bloom passe très bien au théâtre, selon Anne-Marie Cadieux. «Le texte gagne en limpidité une fois sur scène. Quelque chose surgit. La partition s’anime.»

« Il y a au moins dix ans que je souhaite porter ce texte à la scène ! », lance Brigitte Haentjens, sur le point de voir Anne-Marie Cadieux prêter sa voix au monologue mythique de Molly Bloom, monument joycien s’il en est un. « On ne sait pas trop pourquoi les choses arrivent quand elles arrivent, commente la metteure en scène, aussi directrice artistique de la compagnie Sibyllines et du Théâtre français du CNA. C’est un peu comme des plaques tectoniques qui se mettent en place, lentement mais sûrement. »

 

Après la marquise de Merteuil, Électre, Mademoiselle Julie, Malina et Sophie Calle, la comédienne et la metteure en scène se mesurent ensemble cette fois à la forte personnalité de Molly Bloom, et plus précisément au fameux monologue intérieur qui referme Ulysse, le chef-d’oeuvre de James Joyce. C’est d’abord un amour immense et de longue date pour l’auteur irlandais qui a poussé Brigitte Haentjens à créer ce spectacle. « Ses livres m’accompagnent depuis l’adolescence, avoue-t-elle. J’irais jusqu’à dire que le contact avec son écriture a transformé mon rapport à la littérature. »

 

Plusieurs considèrent que le bouleversement opéré par Joyce a permis à la littérature d’entrer dans une certaine modernité. « Il a ouvert la voie à Virginia Woolf, à William Faulkner et, à la limite, à Samuel Beckett, explique Haentjens. Mon désir de faire du théâtre avec le monologue intérieur de Molly Bloom provient d’abord et avant tout du désir de faire entendre cette langue extrêmement imagée, ces mots d’une grande beauté, cet univers souverain. C’est tellement fertile ! Alors qu’il y a près de deux ans qu’on y travaille, Anne-Marie et moi, il nous reste encore bien des mystères à élucider. »

 

Courant de conscience

 

Au coeur de l’action d’Ulysse, qui se déroule le 16 juin 1904 à Dublin, il y a Léopold Bloom, un démarcheur publicitaire dont l’odyssée évoque celle du héros d’Homère. À la toute fin du roman, mythique parce qu’il témoigne d’un affranchissement de toutes les normes littéraires de l’époque, on trouve le monologue de Molly, la femme de Léopold, Pénélope des années 20. La vertigineuse partition est sans nul doute l’une des plus belles utilisations du courant de conscience, cette technique où la narration épouse au plus près la pensée du personnage.

 

Selon Anne-Marie Cadieux, le monologue de Molly, d’une complexité certaine, notamment parce qu’il ne contient aucune ponctuation, gagne à être entendu. « Ce n’est qu’à partir du moment où je l’ai lu à voix haute que j’ai été totalement convaincue de la pertinence de le jouer, confie-t-elle. Je ne voulais surtout pas que les gens sortent du théâtre en se disant qu’ils auraient préféré lire le texte. Maintenant, je suis rassurée. Plusieurs personnes qui l’ont lu et entendu nous l’ont confirmé : le texte gagne en limpidité une fois sur scène. Quelque chose surgit. La partition s’anime. » C’est aussi le genre de constat qui avait été fait par la critique française à l’époque où Anouk Grinberg avait dévoilé son adaptation théâtrale du monologue.

 

Précisons ici que Brigitte Haentjens a fait appel à Jean Marc Dalpé pour traduire et adapter le texte de Joyce. « Jean Marc était la meilleure personne pour traduire les différents niveaux de langue présents dans le texte de Joyce, affirme la metteure en scène. Il a donné au monologue quelque chose de québécois, mais sans le dénaturer, sans changer les références culturelles et, surtout, en restituant la musicalité de l’original, les multiples jeux sur les sonorités des mots. Même ses coupures respectent la structure hélicoïdale du monologue, reconnaissent la nécessité de chaque motif autour d’un axe central. Franchement, c’est magnifique, ce qu’il a fait. »

 

Une femme

 

Bien entendu, tout de suite après le désir de faire entendre le génie singulier de James Joyce, sa grande maîtrise stylistique, surgit chez Brigitte Haentjens le désir de donner une tribune à Molly Bloom, une épouse, une mère et une amante, une femme assurément en avance sur son temps. Dès sa parution, en 1922, le roman a semé la controverse. Aux États-Unis, l’oeuvre, qu’on jugeait obscène, a été interdite jusqu’en 1931. Gageons que le sulfureux monologue de Molly est pour beaucoup dans ce scandale.

 

« C’est une femme subversive pour plusieurs raisons, explique celle qui l’interprète. Tout d’abord parce qu’elle est infidèle, contrairement à Pénélope d’ailleurs, qui, elle, a été fidèle à Ulysse. Molly, c’est une femme qui désire, qui se laisse guider par son désir. Elle est de celles qui frémissent. De celles qui disent oui. Oui à la vie, à la terre, à l’amour. »

 

On a beau être dans la tête du personnage, Molly, c’est d’abord et avant tout un corps. « Son corps, elle ne parle à peu près que de ça, confirme Cadieux. Un corps qui aime, qui saigne, qui allaite. Elle commente tout cela sans une once de culpabilité, sans complexes, sans amertume et sans colère. Elle dit les choses comme elles sont. C’est assurément ce qui la rend aussi dérangeante, à ce point subversive. » Voilà qui était vrai en 1922 et qui l’est fort probablement encore en 2014.

 

S’en remettre au texte

 

Devant un monologue aussi « monstrueux », Anne-Marie Cadieux avoue qu’elle a choisi de s’en remettre au texte. « On pourrait dire que c’est toujours une bonne idée de procéder de la sorte quand on fait du théâtre, mais c’est encore plus vrai cette fois ! »

 

C’est donc le texte qui dicte ses lois, c’est lui qui a le dernier mot. « C’est là que je puise toutes les réponses, que je trouve toutes les solutions, explique la comédienne. Je ne pense pas au personnage. Je ne fouille pas son passé. Je ne cherche pas du côté de son enfance ou de ses traumatismes. Je me contente de servir le texte, que je considère comme une partition musicale. Dans ce flot, ce flux de la conscience, parfois très alambiqué, il y a un rythme à trouver, un tempo qui porte la vérité. »

 

« C’est ni plus ni moins que de la pensée ! ajoute la metteure en scène. Ce n’est pas du tout comme un monologue dans lequel on s’adresse plus ou moins subtilement au public, où on le guide, où on le prend par la main. Ici, on échappe à une certaine logique, on passe sans cesse du coq à l’âne, on navigue du terriblement grave au totalement frivole. Ce n’est pas une parole qui cherche à communiquer ou à dénouer quelque chose, c’est une parole qui se déploie de manière poétique. »

 

Avec pareil feu d’artifice, la comédienne et la metteure en scène s’entendent pour dire que la voie de la psychologie est à proscrire. « Nous ne sommes pas dans une quelconque forme de réalisme, précise Haentjens. Nous sommes dans l’évocation, loin du concret. S’il faut absolument définir le territoire, disons que nous sommes sur celui de la psychanalyse, de l’inconscient, et même un peu du rêve. »« On est dans un cerveau ! », résume Cadieux. Oui, et quel cerveau !

Collaborateur

Molly Bloom

D’après le roman de James Joyce. Traduction : Jean Marc Dalpé. Mise en scène : Brigitte Haentjens. Avec Anne-Marie Cadieux. Une coproduction Espace Go et Sibyllines. À l’Espace Go (Montréal) du 6 au 31 mai et au Centre national des arts (Ottawa) du 24 au 27 septembre.

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