Quand le TransAmériques devient transurbain

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
X-fois gens chaise, présenté il y a trois ans.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir X-fois gens chaise, présenté il y a trois ans.

Ce texte fait partie du cahier spécial Festival TransAmériques

Tous ceux qui ont vu Dachshund UN l’an dernier sur la place des Festivals, qu’ils soient venus spécialement pour l’événement ou qu’ils soient passés là par hasard, s’en souviennent forcément comme un moment de parfaite extravagance et de grande réflexion à la fois. Chaque année, le Festival TransAmériques envahit l’espace urbain pour enchanter le quotidien des Montréalais et des touristes, tout en les interpellant sur leur rôle de citoyens. Retour sur les expériences les plus marquantes.

Quarante-sept teckels réunis en assemblée derrière des pupitres représentant les quarante-sept pays membres du comité des droits de l’Homme de l’Organisation des nations unies, voilà le spectacle auquel les Montréalais ont eu droit l’an dernier sur la place des Festivals à l’occasion de la programmation extérieure du Festival TransAmériques.

 

« Avec cette oeuvre, qui se renouvelle à chaque représentation, le jeune artiste australien Bennett Miller veut rendre hommage à l’ONU, qui est une institution essentielle, tout en signalant son impuissance à agir dans bien des cas, expliquait l’an dernier Marie-Hélène Falcon, directrice générale et artistique du Festival TransAmériques, dans une entrevue accordée au Devoir à l’occasion de la remise du vingt-huitième Grand Prix du Conseil des arts de Montréal, dont le FTA était le lauréat. À la fois sa grande générosité, son intelligence, mais aussi la cacophonie qu’on peut y entendre, souvent. »

 

Car imaginez, quarante-sept chiens avec leur bol d’eau, tous derrière un micro, et un public à la fois médusé et amusé, qui les regarde se japper après, se faire des gentillesses ou au contraire des croche-pattes.

 

« C’est un moment assez drôle, mais qui invite aussi à la réflexion », estime Mme Falcon, qui après avoir fondé le festival et avoir dirigé à sa destinée durant trente ans en quittera la direction à la fin de la prochaine édition, le 7 juin.

 

Le but de ces pièces données en extérieur : sortir les gens de leur quotidien et leur permettre de s’enrichir tout en se divertissant.

 

Des chaises en façade

 

Comme il y a trois ans, lorsque le Quartier Latin est envahi de chaises blanches vissées sur les façades des maisons, à cinq mètres du sol. Le temps de la performance, une dizaine de personnes âgées y prennent place. L’une tricote, l’autre plie du linge, une troisième mange, toutes semblent flotter au-dessus de nos soucis de citadins. Elles enchantent le ciel montréalais par leur position étrange. La vieillesse devient poésie urbaine, commente Angie Hiesl, la conceptrice de cette oeuvre baptisée X-fois gens chaise. « Accrochés aux immeubles, ces anges mûrs témoignent du temps qui passe, abolissent la frontière entre l’art et la vie. On pourrait passer sans les remarquer, il suffit de lever la tête, de s’arrêter, de se laisser surprendre par ces aînés qui subliment l’espace urbain », nous dit-elle.

 

Une « exposition d’humains » que l’artiste a imaginée afin que l’on contemple le troisième âge comme une oeuvre d’art.

 

Corps urbains

 

La même année, c’est un essaim de performeurs multicolore qui envahit Montréal et se fond dans le décor. Ces Bodies in Urban Spaces, de la compagnie autrichienne Willi Dorner, n’ont qu’une mission : remplir les vides apparents dans l’aménagement urbain et injecter ainsi un supplément d’humanité là où règnent le béton, le métal et les gaz d’échappement.

 

Ils avancent ainsi par grappes, prennent d’assaut les façades, s’empilent, s’accrochent, se suspendent, se perchent. Nichés sur les marquises, agglutinés autour des bancs, des poteaux, ils s’emboîtent dans de vertigineuses installations sculpturales. Oeuvres éphémères de corps anonymes enchevêtrés, qui ont déjà fait le tour du monde.

 

Tout comme le spectacle du chorégraphe français Dominique Boivin, qui en 2009 occupe le Vieux-Port. Transports exceptionnels, c’est presque une histoire d’amour entre une machine et un homme. Elle est immense, imposante, glaciale et menaçante. Face à elle, il apparaît minuscule, fragile et vulnérable. Mais cela ne l’effraye pas : il entame un pas de deux sur la voix envoûtante de Maria Callas. Avec cet improbable duo entre un danseur et une pelle mécanique rassemblés pour un rituel étonnant, la compagnie Beau Geste repousse les frontières de la danse et du spectacle vivant.

 

Tout comme le Grand Continental, du chorégraphe Sylvain Émard. On est encore en 2009 lorsque cette oeuvre hybride, à la croisée de la danse en ligne et de la danse contemporaine, est créée pour le FTA. Elle met alors en scène une soixantaine de danseurs amateurs de tous âges et de tous horizons. En 2010, la distribution du spectacle se voit doubler. Il est alors rebaptisé le Très Grand Continental. L’année suivante, c’est avec deux cents danseurs et une version XL qu’il revient pour donner le coup d’envoi du cinquième Festival TransAmériques, avant de partir à la conquête de New York, Philadelphie, Portland, Ottawa et bientôt Boston.

 

« Même si nous ne sommes pas dans la rue de façon prépondérante, nous y sommes aussi quand même parce que c’est important de l’investir, croit Marie-Hélène Falcon. Les arts ne se déploient pas que dans les musées. Il y a vraiment des oeuvres qui sont faites pour l’extérieur, qui sont faites pour attraper le passant au détour, le surprendre et l’amener à réfléchir alors qu’il ne s’y attendait pas. »

 

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