«Un combat de tous les jours»

Marie Labrecque Collaboration spéciale
Marie-Hélène Falcon: «J’ai fait le tour du jardin quelques fois. Le festival est solide, il appartient à la communauté. Ça va ! Moi, je peux faire autre chose.»
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Marie-Hélène Falcon: «J’ai fait le tour du jardin quelques fois. Le festival est solide, il appartient à la communauté. Ça va ! Moi, je peux faire autre chose.»

Ce texte fait partie du cahier spécial Festival TransAmériques

En trente ans, notre festival de théâtre international s’est métamorphosé, a changé de nom. Mais il a été porté toutes ces années par la même âme dirigeante : Marie-Hélène Falcon. Retour en arrière avec la fondatrice.

À la fin avril, Marie-Hélène Falcon a coutume d’être en voyage afin de préparer l’édition suivante du FTA. Cette année, à un mois de son ultime festival, la directrice sortante s’affaire plutôt à gérer les derniers détails de l’événement dans ses locaux déjà effervescents. « Je suis dans l’action, pas dans la nostalgie », confie-t-elle sereinement.

 

Et Dieu sait qu’elle aura beaucoup bourlingué. Durant et avant le festival. L’un de ces voyages, au tournant des années 80, a été particulièrement formateur : plusieurs spectacles l’ont remise en question. « Le public européen avait l’air de comprendre, mais moi, je n’avais jamais vu ça ! Si je n’avais pas vécu ces expériences très déstabilisantes, je n’aurais pas fait le festival que j’ai fait par la suite. »

 

Elle était alors à la direction de l’Association québécoise du jeune théâtre, depuis 1976. À l’époque, le paysage théâtral montréalais était bouillonnant, mais avec une offre étrangère sporadique, fruit d’initiatives isolées. « On n’avait pas de structure nous permettant de nous abreuver régulièrement à ce qui se faisait ailleurs. » Jacques Vézina et elle reprennent donc le projet, qui flottait déjà dans l’air, d’un festival international de théâtre. « On a prêché, sollicité, convaincu » les subventionneurs. Et réussi à inaugurer en 1985 le Festival de théâtre des Amériques, qui a été un succès « immédiat ». « Il y avait une envie chez le public de prendre le pouls de la planète à travers les spectacles. »

 

Grandir

 

Marie-Hélène Falcon se rappelle toutefois ces premières années pas faciles où, entre chaque festival, les deux fondateurs tenaient seuls le fort. « Mais le FTA a toujours été fait avec peu d’argent, beaucoup de miracles, une grande énergie et énormément d’engagement. Il s’est développé, lentement mais durablement. Cela dit, il est seulement trois fois plus gros qu’au début. C’est un combat de tous les jours. »

 

Les moments les plus difficiles ? Les dernières années avant que le Festival ne devienne annuel. Faute de ressources suffisantes pour franchir cette étape, on crée alors des événements intercalaires : Théâtres du Monde, en 1996, puis Nouvelles Scènes.

 

Mais c’est la malheureuse disparition du Festival international de nouvelle danse qui permet au FTA de repartir à neuf. Sa directrice, qui constate le métissage croissant entre les disciplines, caresse le projet d’un festival unifié de création contemporaine. Les bailleurs de fonds lancent plutôt un concours pour fonder une biennale en danse. « Mais je me suis dit : si je ne propose pas ce projet auquel je tiens beaucoup, je m’en voudrai toute ma vie. »

 

La transition à l’annuel Festival TransAmériques en 2007 fut stimulante, intégrant sans heurts le public de danse. Mais imposant une cadence très intense. « Le plus difficile a été pour l’équipe à l’interne, moi y compris. On ne changeait pas juste d’activité, mais de rythme. Les changements profonds, ça secoue. »

 

La griffe Falcon

 

Comme tout directeur artistique digne de ce nom, Marie-Hélène Falcon aura imprimé sa griffe sur son festival. Les spectacles sélectionnés au fil des éditions témoignent de sa sensibilité, mais aussi de son éclectisme. Et de son audace. Elle aura été à l’affût d’oeuvres fortes, provocantes, répondant, « consciemment ou pas, aux interrogations de l’heure des citoyens ». Le FTA porte depuis le début une dimension politique dans le sens large du terme : « rejoindre les aspirations et les émotions de l’humanité. »

 

Pour bâtir la programmation d’un festival, il faut davantage que réunir une dizaine de bons spectacles, précise-t-elle. « Il s’agit de trouver une adéquation, ou une opposition, entre ce qu’on présente et la société d’accueil. » Elle a donc prospecté avec une ouverture, une curiosité immense. « Je cherchais ce qui était différent, ce qui nous amenait ailleurs. Un festival est fait pour nous apporter ce qu’on n’a pas. Et quand je reconnaissais quelque chose, je continuais à chercher. »

 

La directrice croit aussi qu’il ne faut pas sous-estimer les spectateurs, ni présumer de ce qu’ils peuvent apprécier. « Quand j’entends : “ moi, j’aime ça, personnellement, mais ce n’est pas pour mon public ”, je ne sais pas ce qu’on veut dire. Je pense qu’il faut présupposer que le public est aussi ouvert que soi. On ne peut pas savoir comment un spectacle va être reçu. »

 

Au terme de son infatigable directorat, Marie-Hélène Falcon n’avoue pas de regrets. Seulement des désirs inassouvis. « J’aurais aimé faire beaucoup plus de coproduction avec les compagnies, créer davantage de nouvelles oeuvres et explorer le théâtre musical, ce qu’on n’a jamais eu les moyens de faire. Le festival n’est pas une forme achevée, je pense qu’il ne le sera jamais. Il y a encore beaucoup de développement possible. »

 

Formidable héritage de son règne, le FTA va poursuivre sa route. Et elle ? « Je n’ai pas de projet, on verra. C’est long, 30 ans. On ne voit pas le temps passer parce qu’on était toujours en train de renouveler le festival… Mais j’ai fait le tour du jardin quelques fois. Le festival est solide, il appartient à la communauté. Ça va ! Moi, je peux faire autre chose. »

 

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