Trente ans de théâtre de pointe

Benoit Rose Collaboration spéciale
La Grande et fabuleuse histoire du commerce, un spectacle de la compagnie Louis Brouillard présenté en 2013.
Photo: Elisabeth Carecchio La Grande et fabuleuse histoire du commerce, un spectacle de la compagnie Louis Brouillard présenté en 2013.

Ce texte fait partie du cahier spécial Festival TransAmériques

Le Festival TransAmériques (FTA) de Montréal est de loin le plus important en danse et en théâtre contemporains en Amérique du Nord, affirme Sylvain Schryburt, professeur au département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Trois décennies d’existence pour cet événement artistique teinté d’audace qui a su, dans son créneau, ouvrir notre métropole au monde et le monde à notre métropole.

« Je fréquente le festival de façon intensive, confie d’emblée M. Schryburt au bout du fil. C’est-à-dire que je vais tout voir depuis le milieu des années 1990. » Un spectacle l’aurait-il marqué personnellement parmi tous les autres ? Le Cri du caméléon, du chorégraphe français d’origine est-européenne Josef Nadj, en 1998. « C’est un spectacle qui mélangeait la danse et le cirque. Et je me souviens avoir eu un sentiment de stupéfaction, et d’avoir été complètement soufflé par le simple fait que ça, ça pouvait être possible. J’étais presque incapable de cligner des yeux, comme hypnotisé par cette forme-là. »

 

Cet historien du théâtre considère justement que le FTA est un cas à part dans l’espace américain, car très en phase avec l’Europe. Ce qui n’a pas toujours été le cas : apparu en 1985 sous le nom de Festival de théâtre des Amériques, le FTA présentait au départ une programmation bisannuelle axée sur les différentes expériences du continent américain. À cette époque, de dire Schryburt, « on privilégie l’axe nord-sud avec une certaine préférence pour les artistes hispanophones d’Amérique du Sud, qui font un théâtre souvent assez corporel, à tendance très sociale, et ça marque les premières années du festival, qui est alors plus directement politique ».

 

« On explore une espèce de cartographie imaginaire des Amériques, poursuit-il, un continent conçu de manière plurielle, c’est-à-dire qui n’est pas uniquement dans un rapport avec les États-Unis. L’idée d’aller vers le Sud, c’est de s’ouvrir à une Amérique élargie qui était très peu fréquente sur les scènes du Québec avant l’arrivée du FTA. » Ce dernier fait alors office de pionnier en donnant une place aux créations des Premières Nations, un théâtre qui se fait encore aujourd’hui « rarissime » sur nos planches, de souligner le professeur.

 

Les grands noms européens

 

Au milieu des années 1980, le FTA s’inscrit plus largement dans une période où les créateurs d’ici démontrent une volonté de se tourner davantage vers l’ailleurs, après les années d’affirmation identitaire que l’on connaît. Plusieurs festivals d’art vivant, tels le Festival international de nouvelle danse (FIND) et la Quinzaine internationale du théâtre de Québec (devenue en 1992 le Carrefour international de théâtre), sont ainsi fondés dans cet esprit.

 

C’est au cours des années 1990 que le FTA va réellement commencer à privilégier l’axe est-ouest qui va perdurer jusqu’à aujourd’hui, explique le professeur. « À partir de ce moment-là, le festival perd sa dimension vraiment américaine et se met plutôt au diapason des esthétiques et des artistes de l’Europe continentale, dit-il, même si on accueille certains spectacles en provenance d’autres régions de la planète. C’est à partir de ce moment-là que les grands noms de la mise en scène européenne, qui n’étaient jamais venus au Québec, vont venir tour à tour à Montréal par l’entremise du festival, qui leur sert de point d’entrée en sol québécois. On pense à des artistes comme Ariane Mnouchkine et Tadeusz Kantor. »

 

D’une année à l’autre, les Peter Brook, Romeo Castellucci, Anne Teresa De Keersmaeker et Jan Fabre fouleront également le sol montréalais. « C’est un apport majeur du festival d’avoir ainsi accueilli toute une panoplie d’artistes étrangers en leur donnant une tribune, alors que pendant les années 1980 et 1990, la présence du théâtre étranger au Québec se fait rarissime, car il n’y a ni lieu dédié, ni masse critique », observe M. Schryburt.

 

Coup de maître

 

Dans une volonté de maintenir une présence annuelle, le FTA va présenter entre 1996 et 2006 six éditions de Théâtres du monde, un volet à taille réduite offert en alternance avec le FTA. Survient parallèlement en 2003 la mort subite du FIND, le Festival international de la nouvelle danse, qui fait perdre au milieu de la danse contemporaine d’ici une tribune importante, au moment même où notre métropole est reconnue internationalement comme une véritable capitale de cet art de la scène.

 

C’est dans ce contexte que survient en 2007 ce que M. Schryburt appelle « le coup de maître de Marie-Hélène Falcon », la directrice générale et artistique du FTA. Devant la disparition du FIND, Mme Falcon choisit d’intégrer à son festival un volet de danse contemporaine, ce qui lui permet de faire d’une pierre deux coups : elle double sa programmation et permet à son festival — renommé Festival TransAmériques — de devenir un événement annuel. Le professeur ajoute que ce dernier s’est ainsi « carrément réinventé » et, à son avis, « a vraiment réussi son pari ».

 

Prenant dès lors une plus grande envergure, le FTA se met à soutenir davantage la création, explique-t-il. « La plupart des artistes nationaux qui sont présentés au FTA sont aussi coproduits par le festival. Celui-ci apporte un soutien direct à la production de nouvelles oeuvres. C’est un rôle majeur du festival, qui n’est plus uniquement un diffuseur de spectacles : il joue un rôle de direction artistique au sens fort du terme. C’est absolument capital dans la dynamique montréalaise. Je suis convaincu que certains spectacles ne verraient pas le jour sans l’appui financier du FTA », de croire M. Schryburt.

 

Ce soutien, qui pour certains artistes s’inscrit dans la durée, a pu permettre à tout le moins à des créateurs tels Robert Lepage, Wajdi Mouawad et Marie Chouinard d’explorer au FTA des avenues plus audacieuses, grâce à des moyens plus importants.

 

Un défi à relever

 

Dans les années à venir, le festival tirerait toutefois avantage à mieux relever le défi de la coproduction internationale, croit le chercheur. « Souvent, le FTA coproduit des spectacles d’artistes québécois comme Mouawad ou Marie Brassard avec une panoplie de festivals étrangers. Mais ces derniers ne pensent pas vraiment au FTA comme un interlocuteur potentiel pour financer et soutenir des démarches artistiques étrangères. »

 

Ce manque de réciprocité est « relativement délicat », admet M. Schryburt. « Je pense qu’il y a un certain malaise lié à la conjoncture économique et politique, et je pense plus largement qu’il y a une question de culture. […] Ce n’est pas dans la culture festivalière nord-américaine que de soutenir des démarches artistiques étrangères. Et ça, à mon avis, ça ferme des portes au FTA à l’échelle internationale et, en retour, ça nuit aux artistes du Québec. »

 

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