Huis clos pour corps en tension identitaire

Yaël Farber croit que la trame identitaire de sa pièce trouvera une résonance particulière auprès du public québécois, qui s’apprête à l’accueillir à la Cinquième Salle de la Place des Arts.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Yaël Farber croit que la trame identitaire de sa pièce trouvera une résonance particulière auprès du public québécois, qui s’apprête à l’accueillir à la Cinquième Salle de la Place des Arts.

Sa destinée ne pouvait qu’avoir une tonalité dramatique, au sens théâtral du terme. La Sud-Africaine Yaël Farber, dramaturge et metteure en scène de son état, se trouve désormais en transit permanent. Ici, et ailleurs en même temps. Entre une jeunesse, un passé, dans une ville sous tension, Johannesburg, et son « village », comme elle dit, sa base, qu’est devenu depuis quelques années le quartier Mile-End à Montréal. Entre des codes culturels aux antipodes. Entre Mumbai et la Place des Arts où, en ce moment, deux de ses créations la font voyager, en attendant d’aller poser son regard sur un autre coin du globe.

 

Fin mars, l’artiste, que Le Devoir a rencontrée la semaine dernière dans le coeur vibrant du terrain de jeu des hipsters de Montréal, était fraîchement revenue de l’Inde, où sa nouvelle création, Nirbhaya, vient d’être présentée en grande pompe après une mise au monde remarquée en août dernier au célèbre festival Fringe d’Édimbourg, en Écosse. La pièce explore le thème de la violence faite aux femmes en amenant sur les planches le récit d’un viol collectif qui s’est joué dans un autobus de la ville de Delhi. L’oeuvre, dure et rugueuse, a pris l’affiche dans la ville où le drame a fait la manchette en décembre 2012, mais également à Mumbai et à Bangalore, où la violence sexuelle est là aussi, tristement, un fléau.

 

« Dans les derniers jours, sur Facebook, une jeune fille qui vit là-bas m’a écrit pour me remercier d’avoir écrit cette pièce, lance Yaël Farber, et surtout de l’avoir fait germer sur la terre qui a porté ce drame, pour faire en sorte que l’on parle de ce problème social pour l’enrayer, au lieu de laisser le silence le faire perdurer. »

 

Résonance locale

 

Les cheveux noirs, le regard sombre, les traits paradoxalement fins, la voix délicate, Yaël Farber porte à peine en elle la brutalité des mondes qui nourrissent sa quête de sens dramaturgique. Quête dont un autre fragment se prépare à être dévoilé dès la semaine prochaine sur la petite scène de la Cinquième Salle de la Place des Arts à Montréal.

 

Après plusieurs tours du monde, son Mies Julie va être pour la première fois ici dévoilé dans sa version originale — l’anglais avec un peu d’afrikaans, le néerlandais sud-africain — avec sous-titres en français. Et sans doute, aussi, avec une résonance particulière dans un environnement local où l’actualité politique des derniers mois a tracé, sans préméditation, des ornières idéales pour ce texte singulier, inspiré de Fröken Julie (Mademoiselle Julie) du dramaturge naturaliste suédois August Strindberg.

 

« Je ne veux pas guider la lecture de cette pièce par le public, dit la jeune femme, qui s’est installée ici par amour et y reste désormais et surtout pour l’enfant que cette union a fait naître. Mies Julie fait vibrer des cordes différentes partout où elle a été présentée. Ici, je soupçonne que les questions de la langue, de la propriété du territoire, de l’identité qui se construit sur un territoire partagé, colonisé, pourraient être de celles-ci. »

 

La pièce prend racine en Afrique du Sud, une nuit, loin de tout, mais aussi loin (mais pas trop) de l’apartheid qui a pris fin il y a 18 ans. Dans une maison, John, un ouvrier agricole noir, va se rapprocher de Julie, la fille du propriétaire blanc. Ils ont le même âge, ont été élevés ensemble par Christine, qui est dans le portrait. Il va y avoir attraction, tension, pulsion charnelle, violence, mais également, au final, réflexion sur le pouvoir, sur la liberté, sur l’être, face à soi, face à l’autre, face à l’espace géographique que l’on cherche à définir tout en le laissant lui-même nous construire. Dans une alchimie complexe, improbable, qui parfois incite à la haine de l’autre.

 

« Mies Julie pose la question de la protection des frontières de son identité sans pour autant porter atteinte à celle des autres, dit Yaël Farber. Elle aborde le poids de l’histoire qui teinte les relations, confronte les perceptions et leur incohérence… C’est très sud- africain, très ancré dans ce pays, dans son passé, son présent toujours conflictuel qui force une certaine vérité dans les rapports. Mais en même temps, cela évoque la contrainte vécue par les identités dans des logiques globalisantes, un thème qui ne cherche pas à être universel, mais qui peut finir par le devenir. »

 

Le tout pour une pièce en transit, en somme, qui prend appuie là-bas, pour mieux se retrouver ici, comme ailleurs, à l’image de celle qui l’a mise au monde en 2012, comme pour mieux, dit-elle, appréhender ce genre de démons.

Mies Julies

Texte et mise en scène : Yaël Farber. Avec Bongile Mantsai, Hilda Cronje et Zoleka Helesi. Place des Arts, du 24 avril au 3 mai.