Voyages immobiles

Photo: Théâtre de la pire espèce

On savait bien qu’un jour ou l’autre les créateurs de la Pire Espèce oseraient arpenter les Villes invisibles d’Italo Calvino. C’est qu’entre l’imaginaire de la compagnie de théâtre d’objets qui nous charme depuis 15 ans et celui du célèbre écrivain italien mort en 1985, la compatibilité est totale. Non seulement ces jours-ci la rencontre se produit enfin, mais elle tient du pur ravissement.

 

Du roman de Calvino, on serait tenté de dire qu’Olivier Ducas, qui signe le texte, la mise en scène et l’interprétation, n’a gardé que la substantifique moelle. Ce qui est resté c’est l’esprit, le regard, l’angle d’observation qu’emprunte l’auteur italien, sa manière unique, à la fois poétique et philosophique de nous décrire des villes imaginaires, de nous faire voyager sans quitter le confort de notre siège.

 

Calvino écrit que « les villes comme les rêves sont faits de désirs et de peurs ». Voilà une formule qui résume à merveille ce que le spectacle accomplit : exprimer nos craintes et nos aspirations les plus profondes, sur un plan individuel aussi bien que collectif. Cela ne fait pas de doute, dans ses adresses à des villes prétendument imaginaires, lettres d’amour ou de détestation, c’est toute l’organisation de nos cités que Calvino remet en question, notre capacité à vivre ensemble. Le procédé est si brillant que vous risquez bien d’aller directement du théâtre à la librairie.

 

Pour avoir une idée du tableau dans son ensemble, il faut ajouter à la prose sublime de Calvino les délicieuses digressions d’Olivier Ducas, quelques grinçantes citations tirées du Système des objets, le livre du sociologue Jean Baudrillard, mais surtout l’ingénieuse poésie visuelle qui a fait la renommée de la Pire Espèce, cette magie low-tech grâce à laquelle les objets du quotidien, aussi petits et communs soient-ils, sont merveilleusement transcendés.

 

Pour créer un fertile dialogue entre la matérialité des objets, leur captation par une caméra vidéo et leur apparition sur un écran, autrement dit pour passer du modeste au monumental, Ducas use habilement des perspectives, des ombres et des cadrages. Avec du carton ou du papier, quelques bouts de bois ou de plastique, mais aussi des jouets, de la vaisselle, un aquarium et quelques circuits électriques, le créateur fait naître les cités les plus diverses. Devant les immeubles qui surgissent, les murs qui se dressent, les objets qui se métamorphosent, on ne peut que s’émerveiller.

 

Dans la peau d’un collectionneur de villes imaginaires, un personnage qui lui ressemble beaucoup, Olivier Ducas nous parle du présent, du passé et du futur, du monde dans lequel nous vivons, mais aussi d’un territoire qui n’existe plus, dont la splendeur est tristement révolue. Alors que la représentation de certaines villes suscite de grands espoirs, il faut admettre que d’autres cités provoquent en nous une vive et nécessaire indignation.


Collaborateur

Villes

Texte, mise en scène et interprétation : Olivier Ducas. Scénographie et écriture scénique : Julie Vallée-Léger. Une production du Théâtre de la Pire Espèce. Aux Écuries jusqu’au 26 avril.