Du théâtre de l’inconscient dans une langue seconde

La mise en scène de Claude Poissant est habile, au diapason surtout de ce texte torturé et tortueux.
Photo: Danny Taillon La mise en scène de Claude Poissant est habile, au diapason surtout de ce texte torturé et tortueux.

Langue seconde. État second. Tout est ailleurs dans The Dragonfly of Chicoutimi que Claude Poissant remonte en ce moment à Espace Go à Montréal. Et en même temps tout est bien là, incarné sur la scène par cinq hommes, cinq voix, cinq personnalités différentes explorant dans un anglais plus que de base l’inconscient de Gaston Talbot, petit gars de Chicoutimi qui se raconte, dans une autre langue que son français, tout en se mentant à lui-même et sans doute aux autres.

 

Il a commencé à parler anglais dans un rêve. Il dit aimer voyager, même s’il n’a jamais vraiment quitté son trou dont il déplore l’esthétique et le vide. Il parle d’une rivière aux roches, de Pierre Gagnon, un ami avec qui il entretient un rapport ambigu. Il fait avancer son récit, revient en arrière, affirme, puis dément, convoque sa mère, un gâteau au chocolat, un couteau et des bâtons de popsicle, mais surtout un maelström nourri par ses angoisses, sa timidité, sa sensibilité artistique, ses questionnements identitaires, son décalage avec le réel et dans lequel il va finir par sombrer.

 

Les mots de Larry Tremblay, que Jean-Louis Millette a été le premier à porter sur scène en 1995, quelques mois avant sa mort, dans une version solo de cette histoire de libellule, sont simples. Ils trouvent ici, par cette relecture audacieuse à cinq voix placées dans cinq cubes incarnant sans doute l’exiguïté sociale, géographique et mentale avec laquelle Gaston doit composer, une nouvelle résonance, un dynamisme très contemporain qui, en plus d’une heure, va révéler toute son efficacité.

 

La mise en scène est habile, au diapason surtout de ce texte torturé et tortueux qui rencontre en Dany Boudreault, Patrice Dubois, Daniel Parent, Étienne Pilon et Mani Soleymanlou la distribution qu’il lui fallait. En choeur, ou séparément, ils sont justes dans le ton faussement psychanalytique, dans l’égarement, dans ce flou mental qui balise pourtant avec une étrange précision, une clarté paradoxale même, l’espace dramaturgique imaginé par l’auteur de Chicoutimi que l’on voit ici se promener à l’intérieur de lui-même.

 

Oui, la langue est seconde, l’état général qui s’en dégage aussi, mais au final, cette énième reprise de cette pièce fait battre les ailes d’une libellule, insecte à la symbolique complexe — on le dit gardien des rêves, mais également capable de faire disparaître les croyances et les dogmes qui empêchent de réellement s’envoler —, pour mieux faire émerger au final cette vérité, cette complexité, cette densité qui au théâtre, souvent, transportent.

The Dragonfly of Chicoutimi

Texte : Larry Tremblay. Mise en scène : Claude Poissant. Avec : Dany Boudreault, Patrice Dubois, Daniel Parent, Étienne Pilon et Mani Soleymanlou. En reprise à Espace Go jusqu’au 19 avril.

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