Sébastien David gratte là où ça fait mal

Avec Scratch, Sébastien David estime que Charlotte Corbeil-Coleman a réussi, à partir d’une matière éminemment autobiographique, à transcender sa situation.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Avec Scratch, Sébastien David estime que Charlotte Corbeil-Coleman a réussi, à partir d’une matière éminemment autobiographique, à transcender sa situation.

Après avoir présenté deux de ses pièces, En attendant Gaudreault précédé de Ta yeule Kathleen au Théâtre d’Aujourd’hui et Les morb(y)des au Quat’Sous, Sébastien David s’installe à La Licorne pour porter à la scène, toujours sous la bannière de sa compagnie, La Bataille, le texte d’une jeune auteure torontoise, Charlotte Corbeil-Coleman. Défendue par six comédiens, traduite par David, la pièce s’intitule Scratch.

 

« Le mandat de la compagnie, c’est d’alterner entre des textes contemporains d’auteurs québécois et des traductions de textes étrangers, explique le principal intéressé. Je n’ai jamais eu l’intention de ne produire que mes pièces. La Bataille, c’est une plateforme qui me sert à partager mes coups de coeur, un espace qui me permet de donner une suite à des rencontres marquantes. »

 

Il faut dire que Sébastien David, tout en menant une remarquable démarche d’auteur, lit assidûment les textes de ses contemporains et se laisse volontiers atteindre par eux. C’est pourquoi il a accepté, en février dernier, de mettre en scène 80 000 âmes vers Albany, une pièce fort prometteuse de Benjamin Pradet, finissant en écriture dramatique à l’École nationale, et c’est aussi pourquoi il oeuvre en ce moment même à faire découvrir le texte d’une jeune auteure torontoise qui a reçu son diplôme de l’École nationale en 2008.

 

Deux solitudes qui se rencontrent

 

« J’ai rencontré Charlotte en 2011, explique David, pendant les trois mois que j’ai passés au Blythe Festival, en Ontario. C’est absurde parce qu’il y avait là-bas beaucoup de gens qui, comme Charlotte, étaient allés à l’École nationale en même temps que moi, mais à qui je n’avais jamais adressé la parole parce qu’ils fréquentaient la section anglophone. Les deux solitudes, laissez-moi vous le dire, on n’en est pas encore sorti ! Charlotte et moi, nous nous sommes aimés tout de suite ! En quittant Blythe, elle m’a donné sa pièce, pour que je la lise. »

 

En lisant Scratch, Sébastien David reconnaît indéniablement quelque chose de lui-même. « Je comprenais tout ! Les personnages, les enjeux, la temporalité bousculée, les nombreuses courtes scènes, les différents types de narration… Je m’identifiais à tout ! Autant je voyais à quel point cela pouvait être très mal monté, c’est-à-dire en s’accrochant à une idée préconçue du réalisme, qui s’appuie par exemple sur une prolifération d’accessoires, autant j’avais une vision très claire de la manière dont moi je mettrais en scène la pièce. »

 

C’est Paul Lefebvre, conseiller au Centre des auteurs dramatiques, qui a persuadé Sébastien David de signer lui-même la traduction. « Je remercie Paul de m’avoir convaincu, parce que j’ai eu beaucoup de plaisir à faire ça. Ça utilise une tout autre partie du cerveau que l’écriture, ça nécessite une autre sensibilité. En traduisant, j’avais le sentiment que l’essentiel du chemin était déjà tracé et que mon travail consistait à le rendre le plus clair possible, le plus net. Le défi, c’était d’être le plus fidèle au texte original, à son rythme, à sa ponctuation, mais tout en employant mes mots. »

 

Écrire son deuil

 

C’est à la mort de sa mère, Carole Corbeil, d’origine québécoise, que Charlotte Corbeil-Coleman a commencé à écrire sa pièce. Elle n’avait alors que 16 ans. « On sent dans le texte un côté brut, explique David, une urgence, mais, en même temps, tout cela a été extrêmement travaillé, peaufiné au fil des ans. Contrairement à mon écriture, où quelque chose naît du trop-plein, celle de Charlotte s’appuie sur une économie de moyens. Tout est là pour une raison. Chaque scène est sous-tendue par un objectif très précis. Son rigoureux mélange de gravité et d’humour est d’une efficacité redoutable. »

 

Au coeur de la pièce, il y a Anna (Émilie Cormier, révélation des Atrides mis en scène par Louis-Karl Tremblay à l’église Saint-Jean-Baptiste l’an dernier), une adolescente qui retarde sans cesse le moment où elle ira à l’hôpital rendre visite à sa mère mourante. À vrai dire, la jeune femme évite de faire face à ses problèmes, à commencer par les poux qui ont envahi sa chevelure. Elle refuse de voir la réalité en face, de même envisager l’idée de devenir « une adulte ». Autour d’elle, une famille s’effrite à vue d’oeil.

 

Sébastien David estime que l’auteure a réussi, à partir d’une matière éminemment autobiographique, à transcender sa situation. « Plutôt que d’être fidèle à la réalité des faits, Charlotte a préféré être fidèle au thème. Elle a fait en sorte que le personnage d’Anna soit un déclencheur, que son déni pousse tous les membres de la famille dans leurs derniers retranchements. Son deuil, Anna refuse courageusement de se le faire imposer. Elle refuse de le vivre comme on voudrait qu’elle le vive, en conformité avec quelque norme que ce soit. À vrai dire, sa prise de position est très inspirante ! »

 

Collaborateur

Texte : Charlotte Corbeil- Coleman. Traduction et mise en scène : Sébastien David. Avec : Micheline Bernard, Henri Chassé, Robin-Joël Cool, Émilie Cormier, Marie-Ève Milot et Monique Spaziani. Une production de La Bataille. À la Petite Licorne du 7 avril au 2 mai.

Scratch

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