Les anges vagabonds

Créée Off-Broadway, où elle a reçu un prix Obie en 2010, inédite ici, la pièce a cette beauté de donner la vedette à des êtres résolument en marge d’une société axée sur la productivité.
Photo: LP2 Studio Créée Off-Broadway, où elle a reçu un prix Obie en 2010, inédite ici, la pièce a cette beauté de donner la vedette à des êtres résolument en marge d’une société axée sur la productivité.

En surface, il ne se passe pas grand-chose dans Les flâneurs célestes. Rien d’anecdotique, en tout cas. Juste la vie, la mort, l’amitié, l’art. Le tout ponctué parfois de silences porteurs. Comme si l’auteure américaine Annie Baker mettait en scène le temps qui passe, la vie qui s’écoule. Ainsi que le titre l’indique, ses personnages sont des oisifs qui portent une quête d’absolu.

 

Créée Off-Broadway, où elle a reçu un prix Obie en 2010, inédite ici, la pièce a cette beauté de donner la vedette à des êtres résolument en marge d’une société axée sur la productivité. Deux trentenaires qui tuent le temps dans l’arrière-cour d’un café en conversant sur l’amour, la littérature, la musique, l’univers… KJ y pratique le yoga et la méditation bouddhiste. Ou quelque chose qui y ressemble, en tout cas. Jasper, l’artiste, gratte sa guitare en chantant ou lit un extrait de roman qu’il écrit. Lorsqu’un employé de dix-sept ans tente de les chasser du café, le tandem introduit plutôt dans son univers amical cet adolescent lui-même peu intégré socialement, à qui sera transmis quelque chose d’intangible.

 

Le titre original, The Aliens, renvoyait à un poème de Charles Bukowski, idole des protagonistes. Dans sa traduction, David Laurin a plutôt opté pour une (jolie) allusion par la bande à l’auteur des Clochards célestes, Jack Kerouac. Et en effet, ces bohèmes sans véritable ancrage fixe, qui semblent des survivants d’une époque révolue, évoquent un peu ce type de vagabonds poètes. La dramaturge pose un regard sensible sur ces êtres écorchés, mésadaptés. Elle prend son temps pour installer une atmosphère où se mêlent pitreries, tendresse qui ne s’avoue pas et tranquille détresse sous-jacente.

 

De même, la qualité de cette petite production repose sur des interprètes campant le trio d’exclus sans forcer la note. Drôle et touchant, Éric Robidoux trouve là un rôle magnifique de beau perdant, un excentrique à la psyché fragile, portant une blessure émotionnelle. Mathieu Quesnel impose une présence tranquille qui s’exprime beaucoup à travers la musique. Et le débutant Laurent Pitre se révèle parfaitement crédible en adolescent candide, dont il rend le phrasé hésitant. Une partition, il faut le souligner, généralement en anglais.

 

Ce bilinguisme n’est vraisemblable que si l’action se déroule ici, et la pièce me semble envoyer des signaux ambigus sur le lieu où est campé le récit. Mais même si sa nécessité n’apparaît pas évidente, c’est une convention qu’on finit par accepter. Et curieusement, on dirait que l’anglophonie de l’adolescent, jumelée aux nombreuses références américaines du texte, marque encore davantage l’isolement des deux personnages principaux dans leur propre monde.


Collaboratrice

Les Flâneurs célestes

Texte : Annie Baker. Traduction : David Laurin. Mise en scène : Jean-Simon Traversy. Production : LAB87. Au Théâtre Prospero intime, jusqu’au 12 avril.

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