Les naufragés du capitalisme

Dans Eden Motel, Philippe Ducros a voulu rendre justice aux chocs du retour au bercail.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Dans Eden Motel, Philippe Ducros a voulu rendre justice aux chocs du retour au bercail.

Avec des spectacles comme L’affiche et La porte du non-retour, mais aussi bien avant, avec 2025, l’année du serpent, une pièce d’anticipation qui lui a valu le prix Gratien-Gélinas en 2002, Philippe Ducros tient à poser un regard géopolitique sur le monde. « Je poursuis sans cesse la même réflexion, concède l’auteur et metteur en scène. Ce sont toujours les voyages qui me poussent à écrire. Je me sers notamment du théâtre pour aborder des questions qui méritent selon moi d’être débattues dans l’espace public. Pour L’affiche, je suis allé six fois au Moyen-Orient. Chaque fois que je reviens en Amérique, je suis bouleversé par ce que j’ai vu, par ce que j’ai vécu, mais aussi par le décalage immense entre ici et là-bas. »

 

Ces chocs du retour au bercail, c’est à eux que Ducros a voulu rendre justice dans Eden Motel, sa nouvelle pièce. « J’ai en quelque sorte changé d’angle. C’est comme si je regardais l’Amérique, mais du point de vue de celui qui revient, avec les yeux grands ouverts. On a beau connaître la démocratie, appartenir à l’une des nations les plus riches de la planète, avoir le meilleur niveau de vie qui soit, autrement dit vivre dans ce que Jean Chrétien appelait le “plus meilleur pays du monde”, il y a clairement quelque chose qui ne tourne pas rond de ce côté-ci du globe. »

 

L’auteur et metteur en scène considère par exemple que le taux de suicide au Québec est alarmant. « C’est la première cause de mortalité chez les hommes de 20 à 40 ans. Il y a de trois à cinq suicidés par jour au Québec. Comment ça se fait qu’on n’en parle pas plus que ça ? Ce n’est pas banal. C’est un vrai problème de société. Ce mal de vivre, qui a quelque chose de typiquement nord-américain, on préfère l’occulter, le nier, le minimiser. Si autant de gens ont recours aux antidépresseurs — et je suis bien loin de leur jeter la pierre —, c’est que c’est souvent la seule aide qu’on leur offre, le seul espoir. Que les compagnies pharmaceutiques soient à peu près les seules à avoir traversé toutes les récentes crises financières sans jamais être en difficulté, je trouve ça pour le moins troublant. »

 

Le canari dans la mine

 

Dans les chambres de l’Eden Motel, il y a les laissés-pour-compte du capitalisme, les naufragés du rêve américain, les recalés au grand test du bonheur, des individus que Philippe Ducros n’hésite pas à comparer au canari dans la mine. Pour le créateur, cela ne fait pas de doute, leur fragilité est un signe avant-coureur, un symptôme, l’indice d’un mal bien plus profond.

 

« Ce motel, explique Ducros, c’est celui de toutes les dépendances. On y rencontre des hommes et des femmes dont toute l’existence a été saccagée par le capitalisme, même la sexualité. Tout est exprimé ici en termes de consommation, de croissance, de marchés, d’offre et de demande. Cette obligation de se surpasser sur tous les plans, ce devoir d’être heureux, cette tyrannie du bonheur et de la performance, ce triomphe de l’individualisme… ça finit par broyer les êtres, par leur enlever tout repère digne de ce nom, par les dévorer. »

 

On sent bien que Ducros, au cours des dix ans de gestation qu’a nécessités Eden Motel, a largement réfléchi à ces questions, qu’il a dévoré plusieurs ouvrages théoriques et noirci de très nombreuses pages. Si bien que l’oeuvre qui est sur le point de voir le jour à l’Espace libre connaîtra une suite en 2015 et que la création du deuxième volet concordera avec la parution aux éditions de L’Instant même du volumineux roman dont les deux spectacles sont inspirés.

 

Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?

 

« Je me suis beaucoup renseigné sur ces questions, explique Ducros. J’ai notamment lu L’ombre portée, un essai très éclairant publié chez Boréal. Dans ce livre, le sociologue québécois Marcelo Otero parle de ce qu’on est en train de vivre comme d’une “démocratisation dépressive”. Cela dit, tout en maîtrisant mon sujet, je tenais à être moins empirique que j’ai pu l’être en écrivant L’affiche. J’ai voulu que ce soit plus personnel. Qu’est-ce qui fait que j’ai de la difficulté à être heureux ? Qu’est-ce qui fait que j’y arrive malgré tout ? C’est le genre de questions que je me suis franchement posées. »

 

Parmi les réponses qui ont surgi de ce courageux interrogatoire, il y a la famille, les amis, le sentiment d’appartenir à une collectivité. « Le dénominateur commun, confie Ducros, c’est la bouffe. Chaque fois qu’on parle de homard et de crabe, dans le spectacle, chaque fois qu’il est question de manger en communauté, de boire en gang, on exprime un désir viscéral de rompre avec l’individualisme, de revenir à l’essentiel des rapports humains. Il faut impérativement que le mot “compagnie” cesse d’être synonyme de multinationale et qu’il recommence à signifier “partager le pain”, comme le veulent ses origines étymologiques. »

Collaborateur

Eden Motel

Texte et mise en scène : Philippe Ducros. Avec François Bernier, Larissa Corriveau, Guillaume Cyr, Sébastien Dodge, Michel Mongeau, Marie-Laurence Moreau, Dominique Quesnel, Sébastien René et Sasha Samar. Une production de la compagnie Hôtel-Motel. À l’Espace libre, du 1er au 19 avril.

1 commentaire
  • Beth Brown - Inscrite 29 mars 2014 02 h 32

    Partager le pain.

    Pourquoi croyez-vous que les églises sont pleines à la messe de Noël?

    Ça correspond sûrement, comme il est si bien dit ici, à un besoin de retrouver le sens de la famille, des amis, le sentiment d’appartenir à une collectivité.

    Dans notre société aux structures si anonymes, certains pratiquants n'ont jamais perdu leurs repaires. Il n'ont pas accepté de voir leur existence "saccagée par le capitalisme", parce qu'ils ont compris le sens de cette communion, de ce pain qu'ils partagent toujours à la messe du dimanche.

    Et bien sûr, il existe aussi tant et beaucoup d'autres moyens de se réchauffer le coeur et l'âme en bonne compagnie (pas la multinationale!).