Théâtre - Sarah Kane dans une chrysalide

Après Blasted présenté en français au Quat'sous, En manque (version française de Crave) au MAI — ces deux productions ayant été signées Stacey Chrostodoulou — et Cleansed en polonais lors du dernier FTA, c'est dans sa langue originale que le public peut en ce moment entendre Crave, le dernier texte qu'a rédigé la Britannique Sarah Kane avant de s'enlever la vie. Et c'est à une autre artiste originaire du pays de Shakespeare que l'on doit la mise en scène de ce spectacle. Une mise en scène où le déjà-vu succède à une audace éloquente, mais où l'intensité se ne dément jamais.

Quatre énormes sacs de tissu pendent du plafond, semblables à des sacs de boxe géants. Or ceux-ci se mettent à bouger. Dans ces poches se trouvent des individus, enfermés, coincés, frustrés, n'ayant d'autre choix, afin d'améliorer leur sort, ou même simplement de le rendre plus tolérable, que de s'extraire de cette chrysalide, de sortir de la noirceur pour renaître à la vie. Comme il n'est pas aisé de se tirer du cycle du pessimisme, voire de la dépression, les protagonistes mettront la moitié du spectacle à quitter leur contraignante enveloppe. Une fois tombés, souvent tête première, de leur cocon, ils se mettront à découvrir le paysage imaginaire représentant la vie en escaladant, en excavant, en frappant et ainsi de suite. Tout cela prend forme dans une gestuelle très littérale, presque mimée. Rien d'étonnant à cela lorsqu'on sait que la metteure en scène apprécie particulièrement la méthode de Grotowski. Si le résultat de ce jeu physique s'avère évocateur, il a cependant le double désagrément de n'être pas très original et de donner au spectateur l'impression d'assister à un cours de théâtre où les étudiants apprendraient à s'exprimer à l'aide de leur corps. Rien à voir avec la première partie du spectacle, qui épate par sa singularité.

Cette production est donc bien différente de celle orchestrée, en avril dernier, par Stacey Christodoulou. Dans cette dernière, intitulée en français En manque, les quatre personnages, deux jeunes adultes et deux individus plus âgés, occupaient l'espace de façon plus naturaliste. Ils écrivaient sur les murs, s'assoyaient sur des bancs, faisaient les cent pas, sans jamais trouver la paix. Car le texte, s'il contient plus d'espoir que les autres pièces de Kane, est pourtant loin de la bluette. Pour une énumération des détails plaisants de l'amour «[...] je voudrais embrasser tes pieds [...] te raconter les émissions de télévision que j'ai vues la veille [...] avoir un enfant avec toi et ensuite me plaindre que tu lui accordes toute ton attention [...]», plusieurs phrases très sombres renchérissent, telles: «La mort est mon amante et elle désire emménager avec moi» ou «Je hais les mots qui me gardent en vie». C'est donc un texte empreint de douleur que ce Crave où quatre personnages expriment leur souffrance par la voie de phrases indépendantes lancées les unes après les autres.

C'est une version très physique de Crave que propose la compagnie Temenos, autant dans le mouvement que dans l'absence forcée de mouvement. Notons que les routines gestuelles rappellent la technique de la sculpture corporelle, particulièrement prisée à New York. Il est curieux de constater qu'à la fois le texte de Kane, la voix bien dirigée des interprètes et la puissance évocatrice du dispositif scénique en forme de chrysalides (ou peut-être d'utérus) ont suffi, pendant la première moitié du spectacle, à livrer la douleur se trouvant à la base de Crave avec autant d'efficacité que lors de la seconde partie de la production, alors que les comédiens pouvaient désormais compter sur l'expressivité de leur corps et de leur visage. Peut-être parce que Crave exprime la volonté désespérée d'être aimé, mêlée à l'incrédulité que cet idéal ne se réalise et que cette polarité existe en chaque individu, peu importe son aspect physique. Comme si, caché dans ces sacs incubateurs, c'était l'inconscient de tout être humain qui s'exprimait sans intermédiaire.