Le retour de Norman à la Place des Arts

Peter Trosztmer dansant avec Le merle, œuvre de McLaren sur la chanson Mon merle a perdu son bec.
Photo: Victor Pilon Peter Trosztmer dansant avec Le merle, œuvre de McLaren sur la chanson Mon merle a perdu son bec.

Alors que démarrent les célébrations entourant le centième anniversaire du géant de l’animation Norman McLaren, voici de retour, jusqu’au 12 avril, le spectacle Norman de Michel Lemieux et Victor Pilon avec le danseur Peter Trosztmer. Son parcours international avait débuté en 2007 (puis reprise en 2009) à cette même Place des Arts. Bouclant la boucle à Montréal d’un show multidisciplinaire à l’image de l’oeuvre éclatée de McLaren, qui bondissait d’une technique à l’autre en émerveillant la planète. Oscarisé pour son court métrage Les voisins, admirable et terrifiant chef-d’oeuvre pacifiste, palmé d’or à Cannes pour son court métrage si ludique Blinkity Blank, le nom de ce maître québécois d’origine écossaise, pilier de l’ONF disparu en 1987, se révèle hélas ! méconnu par trop de Québécois qui ne savent pas ce qu’ils manquent.

 

McLaren, qui s’était d’abord rêvé chorégraphe, le fut à sa manière, car les motifs dansaient sur ses pellicules gravées dans la lumière comme des feux-follets, et son Pas de deux stroboscopique décomposait le mouvement de vrais danseurs. Michel Lemieux et Victor Pilon avaient l’impression candide que tout le monde connaissait McLaren, dont l’oeuvre avait bercé leurs enfances. Eh bien non ! « Au lieu d’être Je me souviens ” en devise sur nos plaques d’autos, ça devrait être “ Je ne me souviens pas pantoute , soupire Michel Lemieux. Picasso l’admirait. Il a dit en voyant la poule folle de Hen Hop : “Enfin du nouveau dans le monde du dessin !  » De grands musiciens, Oscar Peterson, Glenn Gould, Ravi Shankar ont composé des trames pour ses films. Mais aujourd’hui, cette couche d’oubli empoussière sa tombe…

 

Qu’à cela ne tienne !

 

L’Office national du film les avait approchés pour concevoir un spectacle sur le maître animateur, projet qui tomba à l’eau. Lemieux et Pilon font partie des créateurs les plus éclatés de Montréal. Et ceux qui ont vu La tempête, Soleil de minuit, Starmania l’opéra, Delirium, La belle et la bête et tutti quanti savent à quelles jongleries entre les arts et la technologie ce duo s’adonne.

 

Mais l’idée a repris vie, et si Norman constitue un projet privé de Lemieux et Pilon, l’ONF leur a accordé libre accès à tous ses films, même aux voûtes avec les objets et oeuvres rescapés de l’atelier détruit du maître (dans un cagibi sous l’escalier), caverne d’Ali Baba aux trésors entassés, dont la fameuse chaise qu’il disputait à Claude Jutra dans Il était une chaise. « Le spectacle recrée cette quête, avec histoire du chorégraphe qui fait une recherche sur McLaren. »

 

« On est les petits-fils de Norman McLaren, poursuit Michel Lemieux : il faisait du cinéma sans caméra, de la musique sans instrument. »

 

Au début, intimidés par la carrure du grand artiste et la peur de trahir son esprit et son oeuvre, Lemieux et Pilon étouffaient sous trop de respect. Puis ils ont vu un documentaire de l’ONF à son sujet, Le génie créateur de Donald McWilliams (1990), fou, irrévérencieux. « Il faut aller vers cette folie », se sont-ils promis, en s’associant au danseur Peter Trosztmer qui allait pénétrer les images de McLaren en jouant avec leur espace-lumière.

 

« Norman entremêle des entrevues avec des proches du cinéaste, des extraits de ses films, mais aussi des documents d’archives sur lui, intégrés sur scène aux pas de danse de Trosztmer, comme à ses dialogues avec les personnes interviewées », précise Victor Pilon.

 

Michel Lemieux évoque Peter Trosztmer dansant avec Le merle, oeuvre enjouée de McLaren sur la chanson Mon merle a perdu son bec :« Plusieurs de ses films sont traités avec nos technologies. On crée des hologrammes par effets d’illusionnisme. Il avait rêvé de voir un de ses films en trois dimensions, et comme plusieurs sont traités sur fond noir, il ne fut pas difficile de les intégrer. » Magie, illusion, poésie, humour, tout y est. « Les oeuvres de Norman McLaren sont chorégraphiées. Autrefois à Londres, il allait voir les ballets de Balanchine à partir du grenier, ne pouvant s’offrir les billets du parterre. Il voyait les danseurs de haut, tels les motifs de ses films. »

 

Norman a beaucoup voyagé, comme les souliers de Félix. Dans plus de cent villes des deux Amériques, d’Asie, d’Europe, d’Afrique, clé universelle. « C’est notre spectacle le plus lumineux, affirme Victor Pilon. On l’a porté dans la joie et la jouissance. »

 

Le mot de la fin du spectacle revient à Frédéric Back sur écran d’entrevue. Il avait connu McLaren et parlait de ses dernières années en vieillissement. « Son témoignage est très émouvant, précise Michel Lemieux, et le sera doublement parce que Back est disparu à son tour. »

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