Un grand froid intérieur

La pièce rassemble plusieurs tableaux qui tiennent souvent plus de la performance en art visuel ou circassienne que du théâtre.
Photo: Isabel Rancier La pièce rassemble plusieurs tableaux qui tiennent souvent plus de la performance en art visuel ou circassienne que du théâtre.

Par quel bout attraper l’objet scénique qui vient de prendre l’affiche au théâtre Prospero ? Pas facile. Par le poil de l’animal empaillé qui, en guise d’ouverture, demande au public d’éteindre son cellulaire alors que derrière lui des humains semblent à la recherche de quelque chose dans un décor fait de bric et de broc ? Par ce barbu énigmatique qui joue du xylophone sur des… bouilloires sifflantes ? Par cette fille, souriante, affublée d’un chapeau à poils lui-même doté d’un panache de cerf ? Par le mélange de sonorités électro-éthérées qui vont côtoyer au fil de la production du Schubert, du Tom Wait, du Beach Boys et même du Pauline Julien ? Choix délicat.

 

À une époque où la réalité s’appréhende de plus en plus par le calcul — celui d’un processeur informatique ou d’un algorithme —, où l’hyperpragmatisme est en train de tuer le mystère et la poésie, la troupe Nord Nord Est, spécialiste dans le mélange des genres, cherche, avec son Voyage d’hiver, à enrayer la tendance en ramenant l’esprit humain dans l’inconfort du hasard et de la divagation. Un exercice réussi en une heure vingt, et surtout en une épopée à l’expressionnisme abstrait dans la fragilité de la condition humaine.

 

La trame narrative est maîtrisée. Elle trouve sa tonalité dans le Winterraise de Franz Schubert qui parle du voyage intérieur d’un homme confronté, dans le froid hivernal, à ses doutes, sa place dans l’univers, son besoin d’amour et de solitude et qui, ici, ne devient rien d’autre qu’un prétexte à la création d’un ensemble de tableaux vivants, de performances plus proches du cirque et de l’installation en art visuel que du théâtre. Les mots sont rares. Leur pertinence dans ce tout, au chaos parfaitement ordonné, en devient même relative.

 

Un sextuor d’artistes à la plastique, au sourire confus et la contorsion de circonstance donne corps et esprit à cette poésie montée sur planche au milieu de laquelle, à un moment donné, va résonner le Guten Nacht de Schubert. En allemand, cela veut dire « bonne nuit ». Et l’on aurait pu y ajouter « jolis rêves », aussi, puisque finalement, c’est un peu de cela qu’il est question ici.

Le Voyage d’hiver

Textes : Isabelle Dupont, Benoit Landry et Wilhelm Müller. Avec : Ashley Carr, Véronique Gauthier, Gisle Henriet, Lauren Joy Herley, Sandrine Mérette et Anna Ward. Mise en scène : Benoit Landry. Au théâtre Prospero jusqu’au 29 mars.