Oraison postfunèbre

Vickie Gendreau a légué symboliquement à son entourage, avant d’aller promener sa fougue dans les déserts d’où l’on ne revient pas, des centaines de fennecs, ces petits renards des sables.
Photo: Yanick Macdonald Vickie Gendreau a légué symboliquement à son entourage, avant d’aller promener sa fougue dans les déserts d’où l’on ne revient pas, des centaines de fennecs, ces petits renards des sables.

La neige et la poudrerie qui attendaient le public du Quat’Sous, mercredi soir à Montréal, au sortir de la première médiatique de Testament, ne pouvait finalement pas mieux tomber. En frappant le visage, se posant sournoisement sur les dents, avec son froid de circonstance, le marqueur de l’hiver aurait très bien pu faire partie de la finale de cette pièce, et ce, dans une continuité troublante en donnant au marcheur cette douce impression d’être en vie, ralenti par les éléments, oui, mais bien vivant.

 

Difficile d’en être autrement, au terme de l’heure et quart exposé dans l’institution de l’avenue des Pins au vibrant hommage servi à la défunte romancière Vickie Gendreau, partie trop tôt l’an dernier, à 24 ans, des suites d’un cancer du cerveau, hommage en forme d’adaptation théâtrale brillamment menée de son Testament publié aux éditions Le Quartanier en 2012. Éric Jean a assuré la mutation du texte tout comme sa mise en scène.

 

Le larmoyant y est évité, laissant plutôt la place à la dimension festive, pleine de rage, d’un récit syncopé qui trouve sur les planches cette charge dramaturgique qu’il avait sans doute déjà sous sa couverture souple. Vickie, ramenée artistiquement à la vie par une remarquable Jade-Mariuka Robitaille, y orchestre, entre fatalité, nonchalance et sagesse, le tour de piste de ses amis, complices, frère et mère, qui tour à tour vont s’avancer pour la raconter, la décrire, la recomposer, l’accrocher à ses souvenirs qui construisent un individu, y compris avec sa mort.

 

Il y a de la musique, de l’alcool, des corps qui se laissent aller à la débauche comme si l’instant vécu était le dernier. Il y a l’expression d’une urgence de vivre, étrangement inscrite dans le cul-de-sac d’une trame de vie où, avant même la découverte d’une tumeur, le désespoir était déjà prétexte à l’appel de l’excès et à l’appel du Sud pour y « checker les waves » pendant les 50 prochaines années, quête nourrie sans doute par ce trait de poésie absurde exposée dans un fond de scène : « We fall asleep topless and empty » (traduction libre : nous nous endormons vides et les seins nus).

 

L’absurde, le décalé, jamais trop vaporeux, Vickie Gendreau était friande de ces petits riens qui mettent des paillettes dans une vie un peu sombre marquée par la maladie, mais aussi le sordide d’un club de danseuses nues où elle a bossé et l’odieux d’un viol dont elle a été victime.

 

Elle a légué symboliquement à son entourage, avant d’aller promener sa fougue dans les déserts d’où l’on ne revient pas, des centaines de fennecs, ces petits renards des sables. Aux autres, elle laisse sans doute un amour des mots, une poésie rugueuse et sensible à la fois, fatalement inachevée, mais magnifiée, à défaut de mieux, par cette production à huit voix, à la tonalité juste.

Testament

Texte : Vickie Gendreau. Adaptation et mise en scène : Éric Jean. Avec : Marilyn Castonguay, Juliane Desrosiers-Lavoie, Simon Lacroix, Étienne Laforgue, Hubert Lemire, Jean-Philippe Perras, Dominique Pétin et Jade-Mariuka Robitaille. Au théâtre de Quat’Sous jusqu’au 30 mars.

À voir en vidéo