Les règles de l’art

«Son investissement, la manière dont il se voue corps et âme à l’art, c’est sa plus grande qualité, mais c’est aussi ce qui va le conduire à un point de non-retour.» —
Germain Houde, à propos de Mark Rothko
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir «Son investissement, la manière dont il se voue corps et âme à l’art, c’est sa plus grande qualité, mais c’est aussi ce qui va le conduire à un point de non-retour.»
Germain Houde, à propos de Mark Rothko

«De tous les personnages que j’ai interprétés, c’est de loin le plus envahissant ! », lance d’emblée Germain Houde. Le personnage en question, c’est Mark Rothko, le peintre états-unien d’origine russe associé à l’expressionnisme abstrait, mort en 1970. Disons, pour être plus précis, que le comédien incarne le personnage que John Logan a imaginé dans une pièce en partie biographique intitulée Rouge et que Serge Denoncourt met en scène ces jours-ci au Rideau vert.

 

Traduit par Maryse Warda, le texte a valu à son auteur, un États-Unien aussi très présent du côté du cinéma, le Tony Award de la meilleure pièce en 2010. L’action se déroule dans le studio du peintre, à New York, à la toute fin des années 50. Rothko s’enferme alors pour créer, épaulé par un jeune idéaliste, une série de tableaux immenses destinés à orner les murs du Four Seasons, chic restaurant du Seagram Building, haut lieu de la bourgeoisie et des affaires.

 

Voir rouge

 

« Les questionnements qui tiraillaient Rothko à cette époque correspondent en grande partie à ceux qui me hantent en ce moment, explique le comédien de 61 ans. Ses coups de gueule, ses rages, ses emportements… Ça pourrait être les miens. L’erreur que le peintre a faite, selon moi, c’est de mettre tous ses oeufs dans le même panier, d’aller toujours dans la même direction, de ne pas diversifier sa pratique, de ne pas se réinventer, comme Picasso l’a fait par exemple. »

 

Ainsi, le Rothko qu’on découvre dans la pièce a quelque chose du génie qu’on ne tient pas vraiment à côtoyer au quotidien. Un brin misanthrope, vaniteux sur les bords, incapable de concessions, il lui arrive d’être hargneux, réfractaire à la nouveauté et parfois même un tantinet paranoïaque. « Par moments, explique le comédien, il est totalement insupportable d’intransigeance. Disons que ce n’est pas a priori un personnage sympathique, mais je pense qu’il finit par le devenir. À force de se concentrer sur un point, un but précis, il s’engage dans un entonnoir, il laisse le piège se refermer sur lui. Son investissement, la manière dont il se voue corps et âme à l’art, c’est sa plus grande qualité, mais c’est aussi ce qui va le conduire à un point de non-retour. »

 

D’un point de vue formel, la pièce est aussi classique que maîtrisée. Dans le brillant dialogue entre le peintre et son apprenti, incarné par Mikhaïl Ahooja, les conceptions du monde et de l’art se confrontent, les idéaux s’entrechoquent, les notions de création, de commerce, d’intégrité et d’argent font des flammèches. « Il faut se replacer dans le contexte, précise Houde. L’art contemporain, dans les années 50, c’était extrêmement populaire tout en étant révolutionnaire, une manière de tout remettre en question ; c’était comme le futur en marche. On parle d’un temps où beaucoup de gens avaient ce qu’on pourrait à tout le moins appeler des questionnements politiques. »

 

Mouvements artistiques

 

C’est sans nul doute cet alliage entre des enjeux individuels, personnels, et d’autres qui touchent à l’universel, qui a fait le succès international de la pièce. On y trouve de grandes, inépuisables et indémodables questions sur l’art, mais les idées s’incarnent toujours dans les convictions d’un homme.

 

« C’est la force de la pièce, estime le comédien. Interroger le rôle de l’art en nous faisant entrer dans l’esprit d’un artiste colossal dont les certitudes sont peu à peu ébranlées. Aborder en profondeur des sujets comme la pertinence de l’art, la naissance des oeuvres, les notions d’abstrait et de figuratif, ce n’est pas banal. Le faire de manière aussi accessible, sur une scène de théâtre, c’est tout simplement brillant. Pour un comédien, je vous le dis, défendre un tel personnage, s’approprier des idées aussi engageantes, c’est extrêmement rare, et précieux. »

 

Mark Rothko avait une vision contemplative de l’art, un rapport vibratoire, pour ne pas dire mystique, à la peinture. En ce sens, que ses tableaux se retrouvent dans un restaurant au style tape-à-l’oeil, théâtre par excellence du grand jeu des apparences, de la mascarade capitaliste, n’allait pas de soi. « Ça a fait un scandale à l’époque quand Rothko leur a retiré ses toiles, rappelle Germain Houde. C’est un geste fort, d’une grande portée symbolique, une prise de position politique qui a toujours de l’impact dans la société actuelle, qui résonne encore un demi-siècle plus tard. »

Collaborateur

Rouge

Texte : John Logan. Mise en scène : Serge Denoncourt. Au Théâtre du Rideau vert du 18 mars au 12 avril.

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