Théâtre - Les coulisses mises à nu

Saison substantielle cette année à la Compagnie Jean Duceppe qui se poursuit avec L'Habilleur, dont l'argument a déjà donné lieu à un film qui porte le même titre, se déroule en janvier 1942, alors que la Seconde Guerre bat son plein et que la plupart des comédiens anglais, sauf les plus âgés et les infirmes, ont été appelés au front.

Tandis que les Allemands bombardent l'Angleterre, l'acteur-directeur Sir George (Michel Dumont), en compagnie de sa troupe et de son habilleur Norman (Denis Bernard) se trouve en tournée à Plymouth, où il joue tour à tour les rôles du roi Lear, d'Othello et de «l'Écossais» (Macbeth, dont on ne doit jamais prononcer le nom dans un théâtre, sauf en scène, selon une superstition). L'auteur connaît son sujet de l'intérieur, ayant lui-même exercé le métier d'habilleur auprès du tragédien britannique Sir Donald Wolfit pendant des années.

Sir George a passé sa vie à jouer Shakespeare; il incarne un représentant de cette caste maintenant disparue d'acteurs-vedettes exerçant sur la compagnie qu'ils dirigeaient une hégémonie complète et exigeant de chaque collègue et employés une soumission sans discussion. Il s'agit donc d'une pièce sur les coulisses du théâtre. Ce soir-là, Sir George doit jouer Lear. À la dernière minute, il flanche, ne se sentant plus la santé ni l'énergie de revêtir son costume pour entrer en scène. Le public attend, et le miracle devra se produire une fois de plus, jusqu'au dénouement tragique.

Des personnages bien trempés, un bon texte et des acteurs qui, de toute évidence, sont entrés exactement dans la peau de leur personnage, un décor parlant sans être bavard, des costumes qui ne sont pas sans clins d'oeil humoristiques; tout baigne, dans cette production. Serge Denoncourt a exploité plusieurs niveaux de jeu créant sans cesse un décalage, lequel tient le spectacle à l'écart du vérisme qui aurait pu lui enlever du relief. Il y a plusieurs couples dans cette pièce, à commencer par celui formé par Sir George, vieil enfant charmeur et exaspérant, condensé tragique et clownesque des personnages de Shakespeare, trop narcissique pour deviner les sentiments amoureux que lui porte son habilleur Norman, qui se montre, lui, attentionné jusqu'à la dévotion, possessif jusqu'à l'obséquiosité. Ces deux-là se jouent l'un à l'autre, très naturellement, la comédie nécessaire: vieil enfant et nounou, tyran et souffre-douleur.

De l'autre côté, il y a tous les autres, obligés eux aussi, de contrefaire leur naturel devant le maître pour ne pas subir ses foudres. Michel Dumont, qui a en tous points la stature du personnage, offre là une prestation marquante. Il incarne un Sir George imprévisible, loin d'être dupe de ses excès, mais incapable de résister à l'envie de tonner, plus émouvant dans ses mensonges que dans ses vérités. Quant à Denis Bernard, il se montre exceptionnellement brillant dans l'un des plus beaux rôles qui lui aient été donnés à ce jour; il crée sous nos yeux, par petites touches, le personnage tout en nuances de Norman, main de fer dans un gant de velours, habile sous ses airs inoffensifs, qui connaît son protégé jusqu'à tenter de le protéger de lui-même, précédant ses pas comme ses moindres désirs, couvant son secret jusqu'au tomber du rideau.

Grand plaisir de retrouver dans le rôle de la compagne de Sir George «Her Ladyship», Monique Miller, interprète parfaitement capable elle aussi d'une interprétation sur le fil du non-dit qui crée une distance ironique et multiplie les strates du sous-texte. Micheline Bernard est impeccable dans le personnage de Madge, la directrice du théâtre dont les attitudes gouvernées par le devoir laissent deviner combien ses relations secrètes avec Sir George ont pu être blessantes. Tous les autres, Louise Cardinal dans le rôle d'Irene, jeune actrice prête à tout pour gagner les faveurs du Sir Manager-George, Benoît Girard, dans le rôle comique et touchant de Geoffrey Thornton, ainsi que les autres qui incarnent les acteurs de la troupe, sont convaincants dans le jeu faux qu'ils doivent déployer. Or jouer faux tout en persuadant le spectateur qu'on est un authentique faux acteur sans ennuyer ne va pas de soi, même pour un acteur aguerri.

Serge Denoncourt a manifestement été inspiré par cette pièce de Harwood, comme il l'avait été lors de la création collective Je suis une mouette (non, ce n'es pas ça) qui parlait également, de façon plus intime et plus douloureuse, des acteurs et du théâtre.