Science et conscience

Les comédiens de Frozen (Marie-Ginette Guay et Nancy Bernier sur la photo) évoluent dans un décor d’images projetées. Ce processus, malgré sa beauté, fragilise la théâtralité.
Photo: Nicola-Frank Vachon Les comédiens de Frozen (Marie-Ginette Guay et Nancy Bernier sur la photo) évoluent dans un décor d’images projetées. Ce processus, malgré sa beauté, fragilise la théâtralité.

Sujet poignant que celui des disparitions d’enfants, ficelées à l’espoir du retour jusqu’à ce que l’impensable s’impose. D’autant plus déstabilisant quand il est question de pardon.

 

Dans sa structure, Frozen, de Bryony Lavery, couvre trois temporalités : l’élan du mal et le rapt de Rosy, la vingtaine d’années écoulées, telles qu’elles ont été vécues par la mère de la victime, et le dévoilement des résultats de recherches menées en psychiatrie américaine pour percer le mystère du cerveau assassin. Le titre renvoie aux origines nordiques de la psy, à ce qui glace la vie des familles éprouvées et au gel de l’esprit meurtrier. L’esthétisme du plateau en ouverture en témoigne : un océan de glace sur l’écran en surplomb de la scène, le noir lustré du plancher et sa troublante luminosité, les visages des trois protagonistes, fixés dans le givre craquelé.

 

Pour Jeremy Peter Allen, qui signe la traduction, il s’agit d’une première expérience de mise en scène au sein d’un théâtre institutionnel. Nul doute que la beauté des images projetées confirme la vigoureuse expérience d’Allen en vidéographie et en film. Mais force est de constater que le va-et-vient des éléments de décor visant à recréer les lieux (et le choix d’y accoler systématiquement une projection) impose un mode illustratif qui fragilise la théâtralité.

 

Avec une telle distribution — dont le talent est une ressource infiniment renouvelable —, il suffisait de miser sur la puissance d’évocation, le jeu, les silences, pour que se recrée le tout dans la tête des spectateurs. À preuve, Ingrid s’incarne pour ne plus nous quitter à travers ce que livre Marie-Ginette Guay, la douleur de la perte de Rosy nous est redonnée dans la scène des ossements retrouvés et leur mise en boîte, et se perpétue dans chaque troublant « bonjour » que sème Éric Leblanc. Même force au final de la conférence quand Bernier s’adresse à distance au meurtrier et que, de la posture et du ton, surgissent des strates de sens d’où s’élève la même symbolique que celle de la peinture blanche appliquée.

 

Certaines intentions nous échappent. Celle du départ de New York, par exemple. La ceinture pose problème, puisque, dans les prisons occidentales, les criminels n’ont droit ni aux ceintures ni aux lacets. Reste la puissance du propos, sa pertinence et l’éternel déchirement qu’il provoque. Entre science et conscience, nous demeurons, comme au jour de notre naissance, impuissants à émettre le son qui raccorde le coeur à la raison.


Collaboratrice

Frozen

Texte de Bryony Lavery, traduction et mise en scène de Jeremy Peter Allen. Avec Nancy Bernier, Marie-Ginette Guay, Simon Larouche, Éric Leblanc. Une production du Théâtre de La Bordée, présentée à La Bordée jusqu’au 29 mars 2014.