À la poursuite de soi

Guillaume Corbeil et Sophie Cadieux, respectivement auteur et metteure en scène de Tu iras la chercher.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Guillaume Corbeil et Sophie Cadieux, respectivement auteur et metteure en scène de Tu iras la chercher.

Deux pièces de Guillaume Corbeil prendront l’affiche à l’Espace Go en mars : la reprise de l’acclamée Cinq visages pour Camille Brunelle à la fin du mois et la création de Tu iras la chercher. Deux oeuvres écrites simultanément et qui s’abreuvent aux mêmes thèmes. Aux « obsessions » du jeune dramaturge : identité, représentation de soi, images imposées et cette « idée qu’on est beaucoup plus des spectateurs que des acteurs » de nos vies… L’auteur considère même la deuxième pièce comme « une sorte de suite » de l’autre, poursuivant un cycle qui pourrait se boucler par un troisième texte sur lequel il travaille présentement.

 

Elles empruntent pourtant des formes très différentes, ces deux pièces. Monologue d’une nature plus intemporelle, l’intrigant Tu iras la chercher met en scène une femme anonyme qui décide soudainement de tout plaquer pour partir à la recherche d’elle-même. Plus précisément, on la voit aux trousses d’« une vision idéalisée d’elle-même », une femme aperçue dans une télésérie, qui la précède dans ce voyage vers Prague et dont elle répète les gestes.

 

« Elle cherche à fuir sa réalité, son moi au présent, en même temps qu’elle poursuit un moi au conditionnel : celle qu’elle aurait pu être, qu’elle voudrait être », explique Guillaume Corbeil. Le texte incarne cette impression de « toujours devoir être ailleurs, qu’on n’est jamais au bon endroit, que le présent n’est jamais le bon présent ». Cette quête perpétuelle d’être en adéquation avec nous-mêmes dans le moment présent.

 

« C’est ce qui m’a touchée dans le texte de Guillaume, cette impossibilité », confie Sophie Cadieux, qui en assure la mise en scène. La comédienne ajoute que cette recherche de soi n’a rien de misérable : « C’est ce qui lui donne un sens. » Elle y voit une lutte, une poursuite sans fin : « Même si, durant un instant, on est momentanément satisfait d’être soi-même, on va toujours persister à vouloir être quelqu’un d’autre. »« C’est pendant cette quête-là que le personnage existe le plus, qu’il est vraiment vibrant et humain, renchérit l’auteur. C’est cette quête-là qui le fait vivre. »

 

Pour Cadieux, ce texte intime évoque aussi la nostalgie qui accompagne le vieillissement, alors qu’on ne revit jamais les choses avec l’intensité des débuts. « À 36 ans, je suis obsédée par le deuil des premières fois. Après un premier grand voyage en Europe, par exemple, on a l’impression de se souvenir de tous les moments, le temps est vraiment élastique. Mais plus je vieillis, plus il se condense. Et les villes et les impressions se confondent... »

 

Le texte rend sensible le décalage existant entre soi et le monde. À travers son périple, la protagoniste décrit ainsi ce qu’elle voit et ses interactions sociales comme si une « épaisse vitre » l’en séparait. Comme si elle était en dehors du monde.

 

Avec une narration à la seconde personne, la pièce positionne également le spectateur « à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du récit ». « Le “tu” met à distance le spectateur. Mais parce que c’est la voix de l’actrice qui le dit, on entend “je” » explique Sophie Cadieux.

 

« J’ai aimé l’idée du tutoiement parce qu’il mettait le spectateur lui-même en position de poursuite, et dans cette sensation de ne pas être à la bonne place », ajoute l’auteur de Tu iras la chercher.

 

Constante métamorphose

 

Pour Sophie Cadieux, la « mise en danger » que représente cette première mise en scène est l’aboutissement d’une fructueuse résidence à l’Espace Go qui lui a permis d’expérimenter et de grandir comme artiste. « J’ai l’impression que je suis arrivée ici une fille et que j’en sors une femme… » Elle jugeait essentiel de développer un projet à long terme durant ces trois années, et le texte « dense, d’une maturité incroyable »,de Guillaume Corbeil lui fournissait un matériau inépuisable.

 

Comme lectrice privilégiée, elle a collaboré à la gestation de cette pièce qui a connu pas moins de 25 (!) versions. Un temps précieux dont disposent rarement les créateurs, note l’auteur. Sophie Cadieux faisait aussi partie des quatre comédiennes qui l’ont interprétée à tour de rôle lors d’une première séance de lecture publique à Go en 2012, une exploration qui fut ensuite reprise au Festival international de la littérature. Une expérience éclairante : cette quête identitaire prenait un sens différent selon l’actrice qui se l’appropriait, le public croyant même avoir vu quatre récits divergents.

 

Cette fois, c’est Marie-France Lambert, une interprète qui impressionne énormément sa collègue, « un roc, mais fragile », qui met en mots le soliloque. Un texte que la metteure en scène veut éclairer avec « le plus grand dénuement » possible. « Pour moi, c’était très important de ne pas essayer de faire du monologue quelque chose de quotidien. C’est performatif, en quelque sorte. Les mots sont le décor, la pulsion, quasiment la musique du spectacle. Il me faut créer un espace le plus neutre possible pour vraiment pénétrer à l’intérieur de ce récit. Et je souhaite que le spectateur, sans oublier qu’il voit un personnage féminin naître devant lui, en vienne à un moment donné à ne plus voir Marie-France et fasse le passage où il entend “je” au lieu de “tu”. »

 

Tu iras la chercher convie le spectateur à un voyage identitaire dont il devient, selon l’analogie des créateurs, « à la fois le guide et le touriste ».

TU IRAS LA CHERCHER

Texte : Guillaume Corbeil. Mise en scène : Sophie Cadieux. Avec Marie-France Lambert.

À voir en vidéo