Théâtre - Denis Lortie et la prostitution juvénile

C'est arrivé le 18 mai, il y a de cela 19 ans. Un gros fait divers. Trois morts, huit blessés. Le caporal Denis Lortie était venu tirer sur le premier ministre, mais l'Assemblée ne siégeait pas ce jour-là. En montant la pièce Meurtre de l'auteure française Martine Drai, le Théâtre Blanc vient brasser de pénibles souvenirs dans la Vieille Capitale mais il n'arrive pas à remuer les émotions auxquelles on aurait pu s'attendre.

Se basant sur l'ouvrage Le Crime du caporal Lortie du criminaliste et psychologue Pierre Legendre, l'auteure met l'accent sur la relation tortueuse entre le caporal (Pierre Denis dans la pièce) et son père, un alcoolique violent, un criminel. Denis était terrifié à l'idée de devenir comme son père, il l'aurait donc «tué»... en attaquant le Parlement.

Tout au long de la pièce, un homme et une femme anonymes décrivent le trouble du tireur fou et interrogent le public sur sa fascination pour les faits divers. «Tu ouvres le journal le matin, tu découvres l'histoire de quelqu'un... » Pendant que Denis parle tout seul, aux murs ou à des caméras invisibles, on le scrute comme un rat de laboratoire, on le juge comme dans un tribunal. Cette impression est accentuée par la scénographie très audacieuse de Jean Hazel. Denis est pris au milieu d'un corridor en forme de L. Le public séparé en deux se trouve à chacune des extrémités, alors que les deux personnages qui l'observent circulent autour de lui derrière des vitres et des miroirs. Sur ce plan, le duo Champagne et Hazel réussit son pari en nous faisant sentir l'oppression de Denis, à la fois prisonnier de sa propre tête et du regard froid et fasciné d'une foule aveugle.

Les comédiens sont bons, en particulier Jean-Sébastien Ouellette qui est souvent touchant dans le rôle-titre. On souffre d'ailleurs de trop peu l'entendre. En privilégiant une lecture clinique de l'affaire Lortie, le texte de Martine Drai peine à vraiment nous atteindre. Comme les deux autres personnages de la pièce, on tourne sans cesse autour du fou sans jamais vraiment le rencontrer. La pièce fait donc figure de rendez-vous manqué et ce n'est peut-être pas tant la faute d'une production trop peu évocatrice que celle d'un public qui est passé à autre chose. Après avoir traumatisé la ville, fait la une des journaux et monopolisé les lignes ouvertes, l'affaire Lortie n'émeut plus et est quasiment tombée dans l'oubli. C'est maintenant la prostitution juvénile qui terrorise les chaumières de Québec. C'est peut-être à cette affaire qu'il aurait fallu penser en allant voir Meurtre tant les enjeux sont les mêmes. «Est-ce que vous prenez votre pied en l'écoutant parler?», demande le mari d'une des victimes au public fasciné par la tragédie. Et le public écoute mais ne répond pas.