La violence en héritage

Mohsen El Gharbi avoue avoir peur de prêter sa voix et son corps à son personnage de comédien frustré et violent.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Mohsen El Gharbi avoue avoir peur de prêter sa voix et son corps à son personnage de comédien frustré et violent.

L’horreur naît parfois du désespoir, c’est bien connu, ou d’un acteur sans rôle et sans talent, frustré par une vie sans vrais rôles, ni premiers, ni seconds, qui regarde les autres autour de lui grimper, alors que lui sombre.

 

Un jour, le rôle de sa vie lui est offert sur un plateau. C’est un personnage affreux, sordide, qui fait peur, mais qu’il ne peut pas esquiver pour enfin donner, espère-t-il, des ailes à sa carrière. Il va l’embrasser, le disséquer, l’apprivoiser. Il va le faire avec méthode, sérieux, mais il va aller trop loin et… basculer.

 

Avec Le dernier rôle, qui se prépare à prendre l’affiche au MAI de Montréal mercredi prochain, le dramaturge et comédien Mohsen El Gharbi explore une nouvelle fois le thème de la transmission de la violence et de la mécanique de la folie en revisitant à sa manière un traumatisme collectif : la tuerie de Polytechnique, qui a emporté 14 âmes innocentes dans la mort, un sombre 6 décembre de 1989. L’architecte de cette tuerie collective s’appelait Marc Lépine. Pour ajouter à l’inconfort, il partageait avec l’auteur un bout de patronyme, Marc Lépine étant né, en octobre 1964, à Montréal, sous le nom de Gamil Gharbi. Troublant.

 

« La pièce est inspirée de ce drame, mais également des débats qu’a fait naître le film Polytechnique de Denis Villeneuve lors de sa sortie en 2009 [débat sur la pertinence de romancer la tragédie, de gratter une plaie collective pas totalement fermée avec la tranche d’une pellicule de film] », raconte Mohsen El Gharbi, rencontré cette semaine dans la petite salle du MAI où il se prépare à livrer cette pièce en forme de monologue intérieur dans la tête d’un homme perdu qui va doucement conduire sa violence à un point de non-retour.

 

Un peu plus loin

 

« Je voulais aller plus loin. Essayer de comprendre la mécanique d’un tel drame, de l’intérieur, pour expliquer les composantes d’une vie qui conduisent là. Je voulais aussi le faire sans provocation, sans excès dans le décor, sans fla-fla, juste avec des mots et un comédien [en l’occurrence lui] », comme pour mieux jouer avec l’essence même du théâtre, ce formidable outil d’autopsie de la condition humaine.

 

Il l’avoue : il a peur ! Peur de prêter sa voix, son corps, ses traits délicats et sa barque savamment entretenue à ce comédien frustré qui va se préparer lui-même à donner vie à Mark Taylor, tueur fou qui va répandre sa folie meurtrière dans un institut de technologie de l’Alaska. « Le sujet n’est pas évident, reconnaît-il. Quand je l’ai écrit, j’ai ressenti souvent le besoin, le soir, de changer d’air pour respirer. Je remercie d’ailleurs les comédiens comiques qui diffusent des vidéos sur Internet et qui m’ont fait le plus grand bien. Mais c’est un sujet fondamental : la violence fait partie de tous ces problèmes de l’humanité qui viennent de la nuit des temps et qui n’ont jamais été réglés. Mais ce n’est pas parce qu’ils ne l’ont pas été, et qu’ils ne le seront sans doute jamais, qu’il faut cesser de s’en préoccuper et de se questionner sur leurs racines. »

 

Le projet est ambitieux, tout comme la forme empruntée par le dramaturge qui, pour explorer l’horreur, a décidé de passer par un long monologue, un soliloque dans la tradition de la tragédie qui, à l’ère des formats courts, du théâtre-événement et de l’attention qui se fragmente, avance forcément à contre-courant. « En tant qu’acteur, on est de moins en moins amené à faire ce genre de chose, admet le jeune créateur. En tant que spectateur, on est aussi moins exposé à ce genre de structure narrative », ce qui rend la chose aussi excitante que terrifiante, note-t-il avec ce ton calme et posé qui, sur une scène, permet à El Gharbi d’amener des sujets délicats, à forte valeur émotive, à des niveaux un peu plus « manipulables ».

 

C’est ce qui risque d’ailleurs d’arriver à cette incursion dramaturgique dans la psyché d’un psychopathe, que l’auteur dit aborder côté raison plus que provocation, avec un texte taillé au scalpel. « J’espère que ce ne sera pas mon dernier rôle, lance-t-il en énumérant : Je vais jouer dans une pièce dans le cadre du FTA dans quelques mois. Je suis aussi en phase d’écriture pour un film »… Et ce, bien sûr, à des années-lumière de ce désespoir, de cette frustration qui parfois nourrit l’innommable qu’El Gharbi se prépare sur scène à nommer.

Le dernier rôle

Une pièce de Mohsen El Gharbi Du 26 février au 8 mars 2014 au M.A.I.