Théâtre interrompu

Avec cinq productions retirées de l’affiche au moment de prendre leur envol, l’hiver théâtral met en scène un trouble de financement qui va croissant.
Photo: Newscom Avec cinq productions retirées de l’affiche au moment de prendre leur envol, l’hiver théâtral met en scène un trouble de financement qui va croissant.

C’est un drôle de festival, malgré lui. Cet hiver, pas moins de cinq créations à l’affiche dans un théâtre de Montréal ont été retirées de la programmation saisonnière, à la dernière minute, faute d’avoir obtenu le financement nécessaire pour passer des répétitions à la représentation. Un festival de l’annulation, en somme, qui affecte surtout des troupes émergentes, tout en mettant en scène le récit d’un nouveau trouble du financement de la culture qui désormais n’entrave plus seulement l’apparition de nouvelles pièces, mais les fait tomber alors qu’elles amorcent comme prévu leur décollage.

 

« C’est complètement absurde et c’est totalement frustrant pour les créateurs qui s’engagent dans un processus créatif, qui rassemblent des artistes, qui voient leur oeuvre acceptée et mise à l’affiche par un lieu de diffusion au terme d’une sélection rigoureuse réalisée par des directeurs artistiques compétents et qui, à quelques mois de la première, doivent tout arrêter faute d’argent », lance à l’autre bout du fil la comédienne Dominique Leduc, qui préside à la destinée du Conseil québécois du théâtre (CQT).

 

Hasard ou coïncidence du calendrier théâtral, en ce début de 2014, les annulations se concentrent en effet, touchant entre autres Victor-Hugo, mon amour d’Anthéa Sogno, portant sur les amours épistolaires du célèbre romancier français avec Juliette Drouet. La pièce était attendue en janvier au théâtre Denise-Pelletier, en première nord-américaine après 650 représentations en France. La jeune comédienne Catherine Bütikofer, qui a planifié la transplantation dramaturgique avec la complicité du metteur en scène Stéfan Perreault, devait y tenir le rôle de Juliette Drouet.

 

« J’en ai gros sur le coeur, dit-elle. C’est un projet fascinant qui était sur le point de naître, qui était entré dans une programmation pour sa qualité, j’imagine, mais pour lequel toutes les demandes de subvention que j’ai déposées n’ont rien donné. 6000 $ à peine auraient permis de lui donner vie, mais même ça, on ne l’a pas eu. »

 

« En théâtre, on a toujours été habitués à jouer pour des bouts de chandelle, ajoute l’auteur Olivier Sylvestre, dont la production Le désert, prévue dès le 14 février à l’Espace Cercle Carré, n’a pas trouvé l’oasis financière nécessaire pour pouvoir s’exposer, comme annoncé, à son public. Mais là, on se retrouve devant rien, et ça force à reporter une création qui était pourtant en marche. » La pièce, qui explore paradoxalement le thème de l’impasse, devrait être présentée « l’automne ou le printemps prochain », espère-t-il.


Mathématiques fatales

 

Le phénomène, qui a emporté également Comme des sauvages, qu’Hugo Latulipe devait monter en juin à l’Espace libre, Global Surveillance, spectacle européen que ce même diffuseur avait l’intention de présenter en mars, tout comme Utopia à La Chapelle, n’est pas nouveau, mais il donne toutefois l’impression de s’accentuer en ce début d’année, sans doute sous l’effet de mathématiques forcément fatales : « Il y a de plus en plus de joueurs sur la glace, résume Dominique Leduc en parlant de nouveaux lieux de diffusion sur la scène théâtrale montréalaise, comme Aux Écuries, La Petite Licorne, et de l’apparition de nouvelles compagnies. Et il y a une enveloppe d’argent [pour les subventions accordées par les trois ordres de gouvernement] qui n’a pratiquement pas augmenté depuis 10 ans. »

 

De 2003 à 2012, les fonds attribués au milieu théâtral par le Conseil des arts de Montréal (CAM), le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et le Conseil des arts du Canada (CAC) sont passés de 31,1 millions à 34,9 millions de dollars, arrivant à peine sur cette période à suivre le rythme de l’inflation. En fait, en dollars constants, le théâtre dispose désormais de 40 000 $ de moins en ressources financières par rapport au début du siècle, soit un manque à « nourrir » trois ou quatre petites productions émergentes. Au CAM, le montant moyen des subventions a chuté de 7300 $ en 2003 à 5300 $ en 2012. L’an dernier, 15 productions en ont profité, soit 6 de plus qu’en 2003.

 

« En 14 ans, les projets de production ont vu fondre leur financement de 35 %, dit Olivier Sylvestre, de la compagnie Le Continent. Le taux d’obtention de subvention est de 15 %, concours après concours », et tout commence « à devenir un outrage à la culture », ajoute Catherine Bütikofer, qui peine à concevoir que la sélection d’une pièce par la direction artistique d’un théâtre, suivie de sa mise en branle en vue d’une présentation annoncée, ne se solde pas par une plus grande considération des organismes subventionnaires.


Des règles à revoir

 

« Il y avait toujours une sorte d’assentiment par le passé, résume Hélène Legault, de l’Espace libre. Quand un directeur artistique avait validé un projet, l’avait intégré à sa programmation, les choses suivaient leur cours, du côté des organismes subventionnaires, et l’on se retrouvait rarement devant ce cas de figure. »

 

La règle n’a jamais été écrite, assure Dominique Leduc, mais elle gagnerait désormais à l’être un peu plus, croit le CQT, qui se questionne sérieusement sur les façons de sortir de l’impasse et d’éviter du coup d’autres festivals de l’annulation. « Les annulations de ce printemps sont circonstancielles, mais le temps est venu de réfléchir sur le mode d’attribution des subventions, dit-elle. Le milieu du théâtre et les CAM, CALQ et CAC pourraient accorder plus de crédibilité aux directeurs artistiques et subventionner d’emblée les projets qui sont intégrés dans une programmation. »

 

Au Conseil des arts et des lettres du Québec, cette série d’annulations de spectacle est toutefois analysée comme un simple « hasard de calendrier ». « C’est certainement dû au fait que les compagnies ont reçu leurs lettres de refus en même temps, dit Christian O’Leary, porte-parole de l’organisme. Il n’y a pas eu de changement dans nos manières de faire. Mieux, notre taux de réponse favorable pour les compagnies de cinq ans ou moins a même grimpé l’an dernier par rapport à l’année précédente. » Ce taux est actuellement de 43 %, dit le CALQ, pour les jeunes troupes, contre 37 % pour l’ensemble du milieu théâtral.

 

Olivier Sylvestre, lui, en doute. Et, tout en attendant la sortie de son Désert, il a décidé de faire son théâtre autrement. Comment ? En septembre dernier, il a lancé en effet, avec Annik Lefebvre, un appel à la création de la Commission Cochon pour démontrer avec faste et engagement le désengagement de l’État dans la culture. Le but est aussi d’informer le public, par l’entremise de textes, placés dans le programme, de pièces qui, elles, ont eu la chance de ne pas être annulées, sur ce désengagement, néfaste selon lui pour le développement social et l’épanouissement d’une société et qui, dans certaines saisons théâtrales, peuvent laisser une accumulation de vides forcément remarquable.

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