Kathleen Fortin, tragédienne née

Kathleen Fortin réalise un fantasme en jouant trois héroïnes de Racine : Hermione, Atalide et Bérénice. « J’ai beaucoup de peine à les laisser dans la salle de répétition, je les porte continuellement avec moi. »
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Kathleen Fortin réalise un fantasme en jouant trois héroïnes de Racine : Hermione, Atalide et Bérénice. « J’ai beaucoup de peine à les laisser dans la salle de répétition, je les porte continuellement avec moi. »

« Je suis une fan finie de Racine, lance haut et fort Kathleen Fortin. Ses vers sont tellement signifiants, tellement savoureux. À mon sens, ses pièces sont parfaites, elles ne contiennent rien de trop et il ne leur manque rien. Depuis que j’ai joué Hermione, dans Andromaque, à l’École, sous la direction de Brigitte Haentjens, il suffit que j’entende quelques vers de la pièce pour que mon corps se mette à vibrer. »

 

En plus de quinze ans de carrière, Kathleen Fortin s’apprête à jouer Racine sur une scène professionnelle pour la toute première fois. Elle aura le bonheur d’incarner non pas une, mais bien trois héroïnes du grand maître de la tragédie classique. Le spectacle, qui condense Andromaque, Bajazet et Bérénice, s’intitule Amours fatales. Produit par Omnibus, compagnie avec laquelle Fortin travaille pour la première fois, il est mis en scène par Réal Bossé, Sylvie Moreau et Jean Asselin.


Des idées préconçues

 

« C’est un fantasme qui se réalise, avoue la comédienne. Quand Jean m’a téléphoné, j’y croyais à peine. D’abord parce qu’on ne monte presque plus Racine, mais aussi parce que j’avais pour ainsi dire fait une croix là-dessus, où à tout le moins remisé dans un petit coin de mon coeur l’espoir d’en jouer un jour. J’ai beau me percevoir comme une tragédienne née, je sais très bien que ce n’est pas à moi que la plupart des metteurs en scène pensent lorsque vient le moment de confier à une comédienne un rôle comme celui de Bérénice. Il y a des idées préconçues qui ne sont pas près de disparaître. »

 

La comédienne confie qu’elle a d’abord souffert devant les coupes draconiennes effectuées par Jean Asselin afin de présenter les trois pièces avec les mêmes interprètes en un seul programme d’environ 90 minutes. « Au début, explique celle qui partage la scène avec Pascal Contamine, Marie Lefebvre et Gaétan Nadeau, ça m’a fait mal, très mal même. Vous ne pouvez pas imaginer la douleur que ça inflige de sacrifier des vers d’une telle beauté. Mais il a bien fallu que je finisse par me raisonner et que j’en fasse mon deuil. »

 

Ce sont bien entendu les références historiques qui ont été retranchées, au profit des flamboyantes intrigues amoureuses. Pour s’assurer que l’action demeure tout de même intelligible, qu’on ne perde rien des enjeux souvent politiques qui pèsent sur les épaules des amants, Jean Asselin a imaginé un narrateur présent dans les trois pièces. « Il arrive aussi, explique Fortin, que ce personnage, joué par Charles Préfontaine, devienne le confident de certains des héros. Il agit pour ainsi dire comme une incarnation de la conscience des protagonistes. »


De la préhistoire à aujourd’hui

 

« Les trois pièces sont montées de manière fort contrastée, tient à établir la comédienne. Réal Bossé entraîne Andromaque dans la préhistoire, Sylvie Moreau dépose Bajazet dans un sérail de la fin du XVIIe siècle, et Jean Asselin campe sa Bérénice dans l’Italie d’aujourd’hui. Côté scénographie, on passe d’un carré de terre de six mètres par six mètres à un carré de tapis persan de cinq mètres par cinq mètres, puis à un carré de marbre de deux mètres par deux mètres. On emprunte donc trois états d’esprit et de corps bien différents, de l’animal au cérébral, du tragique au mélodramatique ; trois rapports à l’espace aussi, de l’ampleur à la retenue, du collectif à l’intime. » Précisons que les comédiens évolueront sur scène comme au coeur d’une arène puisque les gradins de spectateurs vont entourer l’aire de jeu.

 

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Racine n’est pas approché ici avec la révérence aveugle qu’on a l’habitude de lui réserver. Kathleen Fortin ne s’explique d’ailleurs pas cette tendance qui consiste à monter le théâtre de Racine de façon précieuse ou intellectuelle, à susurrer les vers, alors qu’elle estime qu’il est nécessaire de « mordre dedans ». « Les personnages de Racine ne sont pas dans la psychologie, affirme-t-elle. Ils sont dans l’action et la sensation, ils nomment tout de manière explicite. Il faut faire confiance à ces mots-là ! »


Trois grandes femmes

 

Dans Andromaque, Kathleen Fortin incarne Hermione. Dans Bajazet, elle est Atalide. Dans Bérénice, elle tient le rôle-titre. « Ce sont trois personnages obsédants, dévorants, avoue celle qui leur prête corps et voix. Ils m’entraînent dans des états limites, plus grands que nature. Leurs vies sont déchirantes ; c’est la douleur et la rage tout le temps. J’ai beaucoup de peine à les laisser dans la salle de répétition, je les porte continuellement avec moi. »

 

Avant de quitter la comédienne, on ne peut s’empêcher de lui demander de comparer les trois grandes femmes qu’elle s’apprête à incarner l’une à la suite de l’autre. « Hermione est une amoureuse entière. C’est un truck. Son amour pour Pyrrhus la rend jalouse, possessive ; il lui inspire une rage vive. Il y a une seule scène, magnifique, où on a accès à sa vulnérabilité. Atalide, elle est dans l’inquiétude et dans l’urgence, mais aussi dans la dissimulation continuelle de son amour pour Bajazet. Ses mains sont souvent les seules à traduire son trouble. Bérénice, c’est un beau mélange des deux premières. Son amour pour Titus est plus sain, plus respectueux. C’est indéniablement la plus moderne des trois. »

 


Collaborateur