Brouiller le désir et le rôle du spectateur

Le duo créé par Marie Béland et Olivier Choinière est interprété par Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur.
Photo: Claudia Chan Tak Le duo créé par Marie Béland et Olivier Choinière est interprété par Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur.

Il fallait le faire : convier le public à l’hôtel pour y passer le couple à la moulinette. L’idée du collectif de La 2e Porte à Gauche est aussi séduisante que le résultat troublant pour le spectateur, qui voit sa posture de voyeur exacerbée. Une expérience inusitée, aussi titillante que réjouissante.

 

Quatre tandems de créateurs ont concocté chacun un court duo, qui se déploie dans l’espace exigu d’une chambre d’hôtel. Le public déambule de l’une à l’autre découvrant chaque fois un nouvel univers. On y décortique le couple amoureux, mais, en filigrane, c’est aussi un travail sur la dialectique propre aux arts vivants : le partenariat en danse, le dialogue théâtral et, surtout, la présence des performeurs, grossie par l’extrême proximité des spectateurs. Ce faisant, c’est ce dernier qui s’interroge sur ce qu’il vient chercher dans cet antre de l’intimité.

 

Quelque chose de délicieusement tordu se joue dans ce drôle de contrat entre acteurs et spectateurs. On se sent d’abord convié à un rendez-vous galant. Rendez-vous qui vise pourtant à mettre la romance sens dessus dessous. Mais en déconstruisant avec humour et intelligence les clichés de l’amour qu’on associe généralement à ce lieu connoté — la (fausse) romance, le fantasme, ou l’amour brisé qu’on tente de recoller —, les artistes en exacerbent la prégnance et l’importance. Chassez les clichés et ils reviennent vous hanter sous forme d’archétypes profonds.

 

Jérémie Niel et Catherine Gaudet nous offrent une relecture de Roméo et Juliette, dont les répliques magnifiées s’entrelacent avec celles du quotidien d’un couple « réel ». Marie Béland et Olivier Choinière décryptent la routine du couple pour mieux ironiser sur son opposé, la (fausse) romance, avec la connivence des « spect-acteurs ». Virginie Brunelle et Olivier Kemeid magnifient le fantasme d’un homme solitaire. Dans un registre plus psychédélique, Catherine Vidal et Frédérick Gravel flirtent avec une fantasmagorie qui évoque tantôt la relation homosexuelle, tantôt celle qui se joue entre fiction et réalité.

 

Et en jouant avec différents niveaux de fiction, les artistes ébranlent à des degrés différents le quatrième mur de la représentation. En l’effritant un peu, par des regards ou des apostrophes au spectateur, ils convoquent son voyeurisme. En l’abolissant (comme l’osent Choinière et Béland), ils touchent au réel d’une expérience qui se joue avec le public. En le laissant intact, ils laissent le champ complètement libre à l’imaginaire.

 

L’exercice a ses limites : difficile de livrer une oeuvre qui a du coffre en vingt petites minutes. Mais les quatre propositions ont le mérite de faire connaître dans un rapport d’extrême intimité la crème des créateurs en danse et en théâtre et de voir leurs visions se croiser. À quand le prochain rendez-vous ?