Martin et Marleau dans le dédale d’un monde instable

Selon Alexis Martin, <em>La ville</em> est une pièce qui adopte « une esthétique de l’irrésolution ».
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Selon Alexis Martin, La ville est une pièce qui adopte « une esthétique de l’irrésolution ».

Quand Denis Marleau a posé les yeux sur la première ligne de La ville, un texte du dramaturge britannique Martin Crimp traduit par Philippe Djian et publié à L’Arche, la fascination a été immédiate. « À vrai dire, je ne connaissais rien de Crimp, si ce n’est la rumeur très favorable qui l’entourait. Je n’ai même pas vu Le traitement mis en scène par Claude Poissant en 2005. Or, j’ai lu La ville d’une seule traite, en une nuit. J’ai été happé comme ça m’arrive rarement. »

 

Le créateur emploiera aussi les termes « ébranlement », « décharge électrique » et « urgence » de mettre en scène. « Il s’est passé quelque chose de très instinctif, avoue Marleau. Je commence à peine à comprendre, si près de la première, pourquoi le texte m’a secoué et intéressé à ce point. Je crois que c’est en grande partie à cause de la langue, de sa musicalité, et de son ludisme formel qui n’est pas sans rappeler les recherches de l’Oulipo. »


Aux frontières du réel

 

La ville, c’est d’abord l’histoire d’un couple qui bat de l’aile. Christopher (Alexis Martin) est informaticien. Clair (Sophie Cadieux) est traductrice. Sur leur existence, apparemment banale, des ombres surgissent, gagnent du terrain. Peu à peu, la rumeur du monde envahit leur intimité, les pires atrocités s’immiscent dans leur quotidien. L’arrivée de Jenny (Évelyne Rompré), la voisine, va densifier le mystère, achever de brouiller les frontières entre le réel et la fiction.

 

Parmi les créations de la compagnie Ubu, Alexis Martin a été des Ubs, des Maîtres anciens et de Quelqu’un va venir. Denis Marleau et sa complice Stéphanie Jasmin ont donc spontanément pensé à lui pour incarner le personnage de Christopher. Le comédien, aussi auteur et metteur en scène, estime que la pièce est de celles qui exigent, de la part du lecteur et du spectateur, mais aussi de la part de ceux qui osent la monter et la jouer, une forme d’humilité.

 

« Il faut se mettre dans un état de grande réceptivité, précise-t-il. Il y a de l’audace et un certain risque à monter comme à s’exposer à ce genre de pièce. Les enjeux ne sont pas toujours transparents et les liens entre les événements et les niveaux de réalité sont très subtils. Bien entendu, à travers l’incarnation sur scène, il y a tout à coup quelque chose qui s’explique, qui s’explicite, mais il reste qu’il faut admettre qu’une part de l’aventure est insaisissable, qu’elle se situe au-delà d’un parcours intellectuel. »

 

Ce qui nous ramène à l’éternelle question du temps accordé aux artistes de théâtre pour donner naissance à une oeuvre. « Il faut travailler lentement, ose affirmer Denis Marleau, à contre-courant de son époque. On a de moins en moins d’heures de répétitions, alors qu’on a cruellement besoin de temps pour élucider les mystères. La durée est essentielle, surtout avec une écriture pareille, qui met en orbite tellement de signes, tellement de motifs, qui convoque à la fois le réel, le politique, l’économique, l’intime et la création, tout cela dans un entrelacement extrêmement subtil. Pour arriver à circuler dans cette architecture, il est crucial d’avoir du temps. »

 

La pièce, créée en Angleterre en 2008, avec, dans le rôle de Christopher, nul autre que Benedict Cumberbatch (notamment vedette de la télésérie Sherlock), est d’une grande complexité intellectuelle. Or, elle est aussi — Denis Marleau affirme que ce n’est pas contradictoire — chargée d’émotions.

 

« La pièce est à même de procurer de véritables bouleversements. Il y a quelque chose de solide sur le plan de l’affect, quelque chose de très séduisant, de très beau aussi, et ce, avant même d’avoir commencé à ouvrir les 1001 tiroirs que la pièce comporte. »

 

Esthétique de l’irrésolution

 

Martin Crimp maîtrise l’art d’aborder les relations entre le Nord et le Sud, le capitalisme et le tiers-monde, la consommation et la guerre ; mais toujours en ayant l’air de ne pas y toucher. « La pièce adopte ce que j’appellerais une esthétique de l’irrésolution, avance Alexis Martin. Elle est par conséquent l’écho d’un désarroi occidental très profond. Elle est formellement étonnante, mais sur le fond, elle aborde des thèmes qui sont récurrents en philosophie et en sociologie contemporaines, c’est-à-dire le délitement des repères traditionnels et la fin de l’homogénéité sociale. »

 

« C’est une oeuvre de théâtre pleine, ajoute Marleau, dans le sens où elle convoque une création. Elle fait éclater les structures du théâtre conventionnel, oblige à construire quelque chose qui ne s’appuie pas sur le réalisme, et surtout pas sur le naturalisme, sur rien de convenu en fait. Ce qui ne veut pas dire que les acteurs adoptent un jeu éthéré ou poétique. Au contraire, ils sont concrets dans toutes les intentions, dans toutes les sensations, dans tous les registres de la pensée, dans toutes les réalités où l’action bascule. C’est essentiel, je crois, pour rendre justice à une pièce qui parle avec beaucoup de lucidité du monde instable dans lequel nous vivons. »