Dérives des temps présents

Fanny Britt, traductrice du texte <em>Le cellulaire d’un homme mort</em>, en compagnie du metteur en scène Geoffrey Gaquère.
Photo: Michaël Monnier - Le Devoir Fanny Britt, traductrice du texte Le cellulaire d’un homme mort, en compagnie du metteur en scène Geoffrey Gaquère.

Ce n’est pas parce qu’on en rit que c’est forcément drôle. L’urgence d’exister dans les univers numériques, l’obsession du texto au lever, de la mise à jour de son « status » Facebook au coucher, la consultation frénétique de son fil Twitter à l’heure des repas ou des devoirs des enfants, tout comme l’angoisse ou le vide existentiel qui accompagne l’oubli de son téléphone sur le comptoir de la cuisine, un matin de semaine, sont devenus le carburant improbable d’une modernité étrange et troublante sur le point de se banaliser.

 

Ces tendances — d’autres nomment ça « dérives » —, même si parfois elles font sourire, s’incrustent dans l’insouciance, non sans commander par moments une petite remise en question. Une chose que propose de faire, avec subtilité et finesse, Le cellulaire d’un homme mort, pièce de la jeune Américaine Sarah Ruhl dont la version française, signée Fanny Britt, va certainement nourrir la critique de nos temps présents à partir de lundi prochain sur les planches du théâtre La Licorne à Montréal.

 

L’exercice réflexif sur une époque qui se perd parfois dans sa dématérialisation est aussi fatal que la mélodie annonçant l’entrée d’un message texte retentissant dans une salle de spectacle. Il est aussi porté sur scène par Jean (Johanne Haberlin) — prononcer à l’américaine —, cliente d’un café, dont le destin va être bouleversé par la sonnerie du cellulaire d’un voisin de table. Le bruit est incessant, intrusif aussi, la faute au propriétaire de l’objet, mort dans l’indifférence générale le nez dans sa boisson chaude.

 

Drame et début d’une odyssée : Jean va alors décider de répondre aux appels entrants pour réconforter les proches du disparu et finalement s’exposer au passé et à la réalité d’un homme mort dont l’honnêteté va être de moins en moins une évidence.

 

Le récit a été mis au monde en 2007 à New York, mais il n’a rien perdu, dans l’accélération en cours, de sa pertinence et de son acuité, assure Fanny Britt, qui a découvert cette jeune auteure en traduisant il y a quelques années une autre de ses pièces, Une maison propre, montée par le Théâtre de l’Opsis en 2009. « Il y a quelque chose qui relève de la dentelle dans l’écriture de cette pièce qui mélange classicisme et préoccupation contemporaine, dit-elle. C’est un récit qui parle de notre rapport au vrai, au faux, à la tromperie », mais également « une fable, celle d’une femme confrontée à un besoin viscéral de donner un sens à la vie d’un homme qu’elle ne connaît pas, par l’intermédiaire d’une technologie, et ce, pour sortir de sa solitude, du vide de sa vie, et se donner l’impression d’exister. »

 

Étrangement, dans ce texte, le cellulaire n’est que peu présent, contrairement aux questionnements profonds sur le sens à donner au réel dans un environnement où les rapports humains sont de plus en plus désincarnés, où la construction du soi passe par des photos magnifiées par des filtres, mais également « par des mensonges et des demi-vérités que l’on finit par accepter parce qu’ils font l’affaire de tous », résume Geoffrey Gaquère, qui met en scène cet objet scénique.

 

« Il y a une façon très romantique et métaphysique, dans le texte de Ruhl, de poser aussi la question de la mort, et par conséquent celle du sens à donner à notre présence sur terre, dit-il. Elle le fait aussi sans morale, sans jugement de valeur, simplement en exposant un univers parfois loufoque, des scènes trop obliques, un peu à la David Lynch par moments, qui nous forcent à réfléchir sur la place de la vérité, du vrai, dans le sens que l’on donne à la vie. Le cellulaire est finalement un prétexte. »

 

La proposition dramaturgique est d’ailleurs qualifiée de « suite logique » dans le projet artistique de la troupe du Théâtre Debout, qui monte cette pièce, comme elle l’avait fait avec Amour/Argent de Dennis Kelly, le printemps dernier, avec cette envie de critiquer l’époque actuelle et la race humaine qui l’habite, « dans un vrai désir de communion et d’émotion collective », dit Geoffrey Gaquère. Une communion pour laquelle il va falloir bien sûr éteindre son téléphone cellulaire, comme pour mieux saisir, dans les interstices de ce drame, la véritable nature de cet objet.