De voix grave et de passion pure

Catherine Bégin dans Teresa, une pièce de Natalia Ginzburg présentée au printemps 1974 par le Théâtre populaire du Québec.
Photo: François Renaud/Archives Le Devoir Catherine Bégin dans Teresa, une pièce de Natalia Ginzburg présentée au printemps 1974 par le Théâtre populaire du Québec.

Elle avait une voix rauque, puissante, unique, une forte personnalité, et jouait d’une même justesse de la note tragique et de la veine burlesque.

 

La comédienne Catherine Bégin vient de nous quitter. 74 ans, une courte maladie. La voici sautant dans le convoi fantôme d’autres gardiens de la mémoire des planches, des studios et des plateaux ; les Huguette Oligny, les Hélène Loiselle, les Jean-Louis Roux. 2013 aura fait mal au moral des troupes.

 

Cette diplômée du Conservatoire de Montréal fut présente à la télévision encore balbutiante. Certains téléphages n’ont pas oublié la Suzanne de La côte de sable de Marcel Dubé en 1960. De Septième Nord aux Dames de coeur, de Virginie à Paparazzi, elle marqua le petit écran. Sa silhouette charpentée, son visage passionné se seront imprimés aussi sur la grande époque des télé-théâtres, en plus de dynamiser le théâtre tout court.

 

« Catherine Bégin était une dame admirable, très intelligente », estime le cinéaste Xavier Dolan, qui l’a dirigée au cinéma en 2012 dans Laurence Anyways.

 

« Elle avait une longue carrière derrière elle, j’étais au début de la mienne, mais Catherine ne m’a jamais fait sentir mon jeune âge. Pour les grands artistes, je pense, le temps n’est pas un obstacle.J’avais l’impression qu’elle était inspirée par la jeunesse du plateau, aussi par l’idée de créer ce personnage coloré d’antiquaire excentrique au milieu d’un groupe de vieilles chanteuses travesties. J’avais hâte de retravailler avec elle. Sa mort me fait beaucoup de peine. »

 

L’amour du théâtre

 

La scène fut sa vraie passion. Serge Denoncourt, après l’avoir ramenée sur le devant des planches, l’aura dirigée dans de nombreuses pièces, dont l’admirable Christine, la reine-garçon de Michel Marc Bouchard au TNM en 2012.

 

Ce dernier, très affecté par son départ, évoque le panache et la générosité qu’elle insufflait dans sa pièce à l’immonde personnage de la reine mère.

 

L’interprète aura joué de tout et sur toutes les planches, dans des pièces aussi variées que La vie devant soi de Romain Gary, Les parents terribles de Cocteau, Les Troyennes d’Euripide, Harold et Maude de Colin Higgins, etc.

 

Catherine Bégin avait été en nomination aux Masques en 2001, pour son rôle de sage et flamboyante Tikhonova dans L’homme en lambeaux de Michael Ougarov. C’est avec son incarnation de la Mé au verbe haut dans Jouliks de Marie-Christine Lê-Huu qu’elle remporta la statuette en 2007.


Le milieu théâtral sous le choc

 

C’est avec une voix brisée que la jeune actrice Magalie Lépine-Blondeau évoque cette aînée qui lui donnait la réplique dans Christine, la reine-garçon, aussi dans Ana, de Clare Dufy, qui les aura conduites en tournée à travers l’Écosse. « Pour les jeunes acteurs, travailler avec elle, c’était formidable,dit Magalie. Son rapport au métier était de l’ordre du sacré, mais elle parlait de ses collègues comme de camarades. Sa rigueur intellectuelle, son amour immense des mots, son sens de l’humour acerbe mariés à une fraîcheur presque enfantine en faisaient un monument de la scène. »

 

Au cinéma, Catherine Bégin aura tenu surtout des rôles secondaires, notamment dans Stardom de Denys Arcand, Elle veut le chaos de Denis Côté, Le secret de ma mère de Ghislaine Côté, Contre toute espérance de Bernard Émond, La brunante de Fernand Dansereau, etc.

 

Elle avait reçu en 1998 le prix Victor-Morin des arts de la scène remis par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Très respectée par ses pairs, Catherine Bégin fut à la fois présidente du Conseil québécois du Théâtre et de l’Académie québécoise du Théâtre.

 

Grande pédagogue, elle aura enseigné jusqu’à la fin le théâtre au cégep Lionel-Groulx. Elle vivait beaucoup pour ses élèves, qui goûtaient leur chance.

 

« Catherine était une femme de troupe. Elle était dans une quête de la vérité plutôt que de beauté, conclut le dramaturge Michel Marc Bouchard, en rappelant aussi à quel point elle se sera battue pour la qualité de la langue française. Par sa stature et sa force vitale maintenues à travers l’âge, elle était unique. Son départ crée un vide énorme. »