Ces joies qui tiennent en vie

Le personnage joué par Sylvie Drapeau dans La liste en avait encore long à dire. Jennifer Tremblay lui a tendu le micro.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le personnage joué par Sylvie Drapeau dans La liste en avait encore long à dire. Jennifer Tremblay lui a tendu le micro.

En 2007, Jennifer Tremblay publie La liste, sa première pièce, un texte bouleversant qui lui vaudra de nombreux prix, à commencer par celui du Gouverneur général. En 2010, au Théâtre d’Aujourd’hui, Marie-Thérèse Fortin offre le monologue à Sylvie Drapeau. La comédienne, au sommet de son art, triomphe. La pièce a depuis été traduite en cinq langues et portée à la scène dans huit pays.

 

« Après les représentations, explique l’auteure, on rencontrait souvent le public et les gens avaient beaucoup de questions à poser sur le personnage interprété par Sylvie. Un soir, je m’en souviens comme si c’était hier, une spectatrice a lancé : “J’aurais envie qu’elle me parle encore, cette femme ! Il me semble qu’elle a autre chose à nous dire.” C’est à ce moment-là que j’ai compris que je n’en avais pas fini avec ce personnage, qu’il fallait que je donne une suite à La liste. »

 

C’est ainsi qu’est né Le carrousel, un monologue qui décrit une autre période dans l’existence de cette même femme. « Le ton est tout à fait différent, lance Tremblay. La liste, c’était très cérébral, ça se passait dans la tête du personnage. Cette fois, j’ai décidé de lui donner un coeur, de lui faire exprimer l’amour qu’elle ressent pour la vie et pour ses enfants. Dans La délivrance, la dernière pièce du triptyque, qui vient de paraître aux éditions de la Bagnole, je lui donne un ventre. Maintenant, avec les trois pièces, je considère qu’elle est complète, entière, autrement dit que j’ai réussi à rendre justice à sa complexité. »


Sur la route

 

Une femme prend la route. Elle se rend au chevet de sa mère mourante. Elle veut savoir pourquoi elle a le sentiment que cette grille qui, toute sa vie, s’est refermée sur ma mère commence à se refermer sur elle également. Aurait-elle hérité de son angoisse ? Pour comprendre, elle se met à interroger sa grand-mère, morte, qui lui répond en quelque sorte d’outre-tombe.

 

« Sur la 138, explique Sylvie Drapeau, alors qu’elle roule vers sa mère, qu’un paysage aride défile autour d’elle, c’est toute la vie de cette femme qui ressurgit, et celle des femmes qui l’ont précédée, des souvenirs qui vont de l’enfance à l’âge adulte. Le mouvement est continuel, dans le temps et l’espace aussi bien que dans la pensée. Mon défi, comme comédienne, c’est d’emprunter tous ces états et d’arriver à faire vivre tous les personnages qui lui apparaissent, assez pour qu’on sente leur présence. »

 

« C’est un carrousel qui ne cesse jamais de tourner, considère Tremblay. Un périple géographique aussi bien qu’intérieur. Quand on y pense, nos vies sont faites d’un nombre restreint d’éléments qui ne cessent de revenir, de se répéter, des chagrins qui réapparaissent continuellement sous des formes plus ou moins différentes, mais aussi, heureusement, des joies qui nous tiennent en vie. »

 

De mères en filles

 

Le monologue aborde principalement le thème de la filiation, voire de la transmission, mais il est aussi largement question de condition féminine. Il y a du désir, de la sensualité, mais également de la violence et de l’abus. « Autant dans La liste c’était gris, autant là c’est rouge », lance Drapeau. « Dans La liste, ajoute l’auteure, on était sur le territoire de la responsabilité et de la culpabilité. Maintenant, c’est à l’amour et à la colère qu’on est confrontés. C’est une femme lucide et courageuse, qui en veut beaucoup à sa grand-mère d’avoir surprotégé sa mère, de l’avoir privée d’affection, d’avoir été jalouse et oppressive, de l’avoir en fin de compte abandonnée en lui interdisant à peu près tout. »

 

« Son rapport aux hommes est plus complexe encore que celui qui la lie aux femmes, estime la comédienne. Elle les trouve puissants, un peu épeurants, et très attirants. Elle est moins franche, moins directe avec eux. » L’auteure précise : « C’est par les hommes qu’arrivent le bonheur, la liberté, la sensualité et le mouvement, mais c’est aussi par eux que d’une certaine manière survient le malheur. Sa mère lui a légué une peur viscérale — notamment des hommes — qu’elle avait reçue de sa propre mère. Heureusement, cette angoisse profonde, dont elle va finir par connaître l’origine, elle est bien déterminée à ne pas la transmettre à ses deux fils. Elle désire très fort qu’ils soient de “ces hommes que les femmes espèrent connaître”. »

 

Cette histoire qui se termine sur la rédemption, Patrice Dubois — qui avait dirigé la lecture du texte en 2011 à Dramaturgies en dialogue — a eu un vrai coup de coeur pour elle. « Il apporte un côté très concret, très ancré au sol, explique Jennifer Tremblay. Il ne vient jamais redoubler le lyrisme du monologue et je crois que c’est exactement ce qu’il faut faire. Ça m’impressionne beaucoup de voir les solutions que Sylvie et lui ont trouvées pour rendre clairs les mouvements de la pensée et les sauts spatiotemporels. C’est efficace tout en étant d’une subtilité admirable. »

 

 

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