Théâtre - Les instruments du pouvoir

Grave et dérisoire, érudite et potache, rigoureuse et brouillonne, l’oeuvre explore des sujets de toutes sortes, emprunte les tons les plus disparates, les registres les plus contrastés.
Photo: Christine Bourgier Grave et dérisoire, érudite et potache, rigoureuse et brouillonne, l’oeuvre explore des sujets de toutes sortes, emprunte les tons les plus disparates, les registres les plus contrastés.

La plus récente création du bureau de l’APA est un délirant palimpseste, une jouissive et ingénieuse déconstruction de la 9e Symphonie de Beethoven. Spectacle interdisciplinaire et indiscipliné, Les oiseaux mécaniques volent sans contredit dans la même direction que La jeune fille et la mort, la précédente réalisation de cette compagnie de Québec dont on ne peut déjà plus se passer.

 

Laurence Brunelle-Côté, auteure et performeuse, et Simon Drouin, performeur, concepteur et musicien, aussi membre de l’incontournable Orchestre d’hommes-orchestres, sont en train de développer une forme de théâtre musical absolument singulière, un genre de happening qui enchâsse les disciplines les plus diverses tout en puisant aux sciences humaines de la manière la plus fertile qui soit.

 

Sur une scène remplie de violons mécaniques, de volatiles d’acier et d’autres fascinantes machineries musicales, en position horizontale ou verticale, devant un écran ou derrière un tableau, cachés sous une toile de plastique ou juchés sur une chaise surdimensionnée, dix performeurs se donnent sans retenue. Parmi eux se trouve même un critique, un vrai, chargé d’analyser la représentation pour ainsi dire en temps réel, son discours devenant partie intégrante du spectacle.

 

Grave et dérisoire, érudite et potache, rigoureuse et brouillonne, l’oeuvre explore des sujets de toutes sortes, emprunte les tons les plus disparates, les registres les plus contrastés. Dans ce foisonnement, c’est à chaque spectateur de tracer sa route, de puiser ce qui correspond (ou non) à sa sensibilité. Mais s’il fallait trouver un fil conducteur, une question fondamentale, ce serait celle du pouvoir.

 

Ainsi, par le truchement de la musique, la représentation déploie une passionnante réflexion sur l’endoctrinement des masses, une authentique mise en procès de l’hégémonie idéologique et de la tyrannie des normes. On pense forcément à Chante avec moi, la création démesurée d’Olivier Choinière. Esthétiquement, ça n’a bien entendu rien à voir, mais les idées qui sous-tendent les deux spectacles sont essentiellement les mêmes.

 

Il est notamment question de ces ritournelles entêtantes et sirupeuses qui s’immiscent dans les moindres recoins de nos espaces publics. Des oiseaux que certains humains de la Renaissance forçaient prétentieusement à adopter un chant différent de celui que la nature leur avait donné. Sans oublier l’appel irrésistible de ces sirènes qui peuvent prendre les formes les plus diverses.

 

Un homme, de plus en plus intoxiqué par son produit, nous vante les mérites du Johnnie Walker Red Label. Un autre tient obstinément à nous vendre les CD qu’il vient de graver. Plusieurs femmes, insatisfaites des phonèmes qui servent à les nommer, réclament qu’on les appelle dorénavant Caroline… La tête remplie de sons, d’images et d’idées, on sort de la salle en étant persuadé que c’est l’art, dans toute son impureté, dans sa splendeur chaotique, qui constitue notre dernier rempart contre la barbarie.


 
1 commentaire
  • Sylvie Rochon - Abonné 20 décembre 2013 17 h 37

    Jouissif? Tout à fait!

    Merci M. Saint-Pierre pour cette critique qui m'a permis, en cette fin de session collégiale où la correction meuble l'ensemble de me heures, de prendre une pause et d'acheter un billet pour assouvir ma curiosité. Adepte de phénoménologie, j'ai vécu des moments de pur plaisir et des lieux de questionnements multiples dans cette superbe production.