L’impossible relativité de la gravitation existentielle

La pièce tirée du roman d’Évelyne de la Chenelière est rendue avec justesse par les deux comédiens.
Photo: François Gélinas La pièce tirée du roman d’Évelyne de la Chenelière est rendue avec justesse par les deux comédiens.

On pourrait très bien être dans le Roter Salon de la Volksbühne de Berlin en Allemagne, dans la grande salle de la Grote Post d’Ostende en Flandre belge, mais on est plutôt à l’Usine C de Montréal où La concordance des temps, tout comme celle de ces lieux de création contemporaine pourtant éloignés, en devient forcément troublante.

Oui, il y a un petit quelque chose de délicieusement européen dans cette pièce qui, depuis mercredi et jusqu’à vendredi prochain, réunit sur une même scène l’absolu James Hyndman et la cérébrale Évelyne de la Chenelière autour d’une adaptation théâtrale du roman écrit en 2011 par cette dramaturge et romancière atypique qui aime remettre en question sa condition avec une inclinaison dans le regard toujours agréable à suivre.

Le changement de cadre est d’ailleurs réussi avec, à la clé, un objet scénique qui, en un peu plus d’une heure, installe la profondeur d’un texte, la délicatesse d’une réflexion existentielle, dans une mise en scène lumineuse, signée Jérémie Niel. Il joue ici avec la sonorité des mouvements, les ombres, la lumière et les échelles pour raconter une histoire en apparence ordinaire : deux êtres qui se rapprochent et s’éloignent inlassablement en cherchant autant à appréhender leur propre destinée que cette improbable gravitation qui les anime.

Vertige, angoisse, incompréhension, nez qui saigne, gigot d’agneau, inconfort de la différence, mais surtout déroutante lucidité sur les rapports humains et sur les détails parfois hautement signifiants qui viennent avec, les composantes du roman d’Évelyne de la Chenelière sont là, incarnées par un duo de comédiens qui portent avec justesse dans la tonalité et précision dans le jeu cette exploration du moi au temps des relations compliquées, des peurs de l’engagement et des affections malmenées par une surexposition du « je ».

L’ensemble baigne dans un environnement sonore fort en texture, en rupture et en distorsion, imaginé par Thomas Furey, forcément en symbiose avec la nature de cette introspection par le verbe qui, dans cette mutation scénique, trouve une élégance et un esthétisme dans la fragilité. Elle parle également au présent autant qu’elle l’interpelle, donnant au passage, avec des mots simples, cette rare intelligence narrative si agréable à côtoyer.