Théâtre - Jugements derniers

Se déroulant, pour les acteurs comme pour les spectateurs, sous l’un de ces chapiteaux qui servent d’ordinaire aux réceptions de mariage, la représentation, délicieusement ironique, multiplie les clins d’oeil au vertigineux désarroi identitaire de l’occident.
Photo: Matthew Fournier Se déroulant, pour les acteurs comme pour les spectateurs, sous l’un de ces chapiteaux qui servent d’ordinaire aux réceptions de mariage, la représentation, délicieusement ironique, multiplie les clins d’oeil au vertigineux désarroi identitaire de l’occident.

Il faut commencer par se réjouir au plus haut point de voir l’iconoclaste Christian Lapointe à la tête d’une production du Groupe de la Veillée. Pour ruer dans les brancards, bousculer les acquis, mettre les institutions sens dessus dessous et ouvrir de nouvelles voies de réflexion, en somme pour faire entrer des bouffées d’air frais dans les théâtres et les crânes, le créateur n’a pas son pareil. Chapeau, donc, à Carmen Jolin, directrice artistique de la Veillée, pour cette invitation.

 

Le metteur en scène a cette fois jeté son dévolu sur Oxygène, un texte pas banal du Russe Ivan Viripaev, une partition que plusieurs Montréalais ont découverte en 2008, au FTA, dans une mise en scène du Bulgare Galin Stoev. Afin de s’approprier l’oeuvre, Christian Lapointe s’est permis de retoucher la traduction, juste assez pour gommer les marques du français hexagonal et les remplacer par celles de la langue orale québécoise. C’est là le premier d’une longue série de choix judicieux.

 

Se déroulant, pour les acteurs comme pour les spectateurs, sous l’un de ces chapiteaux qui servent d’ordinaire aux réceptions de mariage, la représentation, délicieusement ironique, multiplie les clins d’oeil au vertigineux désarroi identitaire de l’occident. Avec la partition de Viripaev, librement inspirée des dix commandements, un texte souverainement oral et pourtant très écrit où il est question de guerre, de religion, de sexe et d’amour, Christian Lapointe a orchestré un spectacle qui croise sublime et grotesque, slam et stand-up, banalité et singularité, louanges et insultes.

 

Avec Ève Pressault et Éric Robidoux, des interprètes au sommet de leur art (et de leur forme), le metteur en scène a accouché d’un système gestuel dont la précision est aussi stupéfiante que l’efficacité. Le corps tout entier est engagé dans cette expression profonde des intentions du « personnage », un code qui n’est pas sans évoquer la langue des signes. Quand on ajoute à cette partition de gestes le sens que portent les éclairages et la musique, un hommage senti aux soirées en discothèques qui tournent à vide, la représentation fascine.

 

Ce n’est pas tous les jours que la forme épouse si bien le fond. Christian Lapointe donne une oeuvre énergique et divertissante qui est en même temps une critique féroce de cette même énergie suspecte et de cette même soif de divertissement. Ce qui s’agite au coeur de ce spectacle qui fait plusieurs fois écho aux événements du 11 septembre 2001, c’est le terrifiant optimisme que déploie l’Amérique du Nord à tout instant et en toute situation. Comme si l’heure était toujours à la fête. Après tout, à quoi bon réfléchir quand on peut s’étourdir ?