Réactions en chaîne

James Hyndman, Evelyne de la Chenelière et Jérémie Niel ont dû plonger profondément dans le dédale amoureux pour cette adaptation de La concordance des temps.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir James Hyndman, Evelyne de la Chenelière et Jérémie Niel ont dû plonger profondément dans le dédale amoureux pour cette adaptation de La concordance des temps.
C’est grâce à Jasmine Catudal, nouvelle codirectrice artistique de l’Usine C, si Jérémie Niel travaille pour la première fois sur un grand plateau. Jusqu’ici, le metteur en scène a surtout présenté ses spectacles singuliers, où une attention toute particulière est portée à la voix, au silence et à la lumière, entre les murs du théâtre La Chapelle. « Quand Jasmine m’a fait cette proposition, explique le créateur, j’ai tout de suite pensé à Evelyne, avec qui j’avais collaboré sur Tentatives, en 2009. On s’était promis de travailler à nouveau ensemble. »

Lorsque Jérémie Niel lui a proposé de porter à la scène La concordance des temps, son seul roman, publié chez Leméac en 2011, l’auteure et comédienne est restée coite. « Au début, ça m’a effrayée un peu. Il faut savoir que le projet initial, c’était de travailler avec Jérémie comme interprète. Il y avait pour moi quelque chose de séduisant et de rassurant dans le fait d’aborder un texte qui avait déjà une certaine autorité. »

Après une période de réflexion, Evelyne de la Chenelière finit par accepter. « J’ai commencé par dire à Jérémie qu’il était hors de question que je l’aide à adapter le roman. C’était à lui de faire son chemin là-dedans. Heureusement, je me suis tout de suite sentie très proche de sa réception du livre. Il a perçu toutes les couches de sens et ça m’a donné confiance pour la suite. »

Tout de même, on se demande bien comment l’auteure, si persuadée il y a trois ans que son roman n’avait rien de particulièrement théâtral, au sens où le texte tablait sur des procédés éminemment littéraires, en est venue à accepter de le voir prendre vie sur scène. « Je dirais que le temps m’a permis de prendre un certain recul. Après avoir reçu pas mal de commentaires, j’ai dû admettre, convenir que mon roman était en fin de compte plus proche du théâtre que je ne l’aurais voulu. »

Entre bonnes mains

Ce qui a achevé de convaincre l’auteure de faire de son roman la matière première d’un spectacle, c’est tout simplement la nature de l’artiste qui formulait cette grande demande. « Je savais, je devinais, j’avais l’intuition que Jérémie n’en ferait pas une adaptation littérale, qu’il ne chercherait pas à rendre tout le roman, mais plutôt qu’il donnerait naissance à une nouvelle écriture, globale, scénique, qui serait en quelque sorte une réaction à la mienne. Autrement dit, je n’aurais pas accepté cette proposition de n’importe quel metteur en scène. »

À la tête de la compagnie Pétrus depuis 2005, Jérémie Niel s’est jusqu’ici passionné pour des matières textuelles fragmentaires ou poétiques. Ainsi, il s’est senti plus à l’aise d’entrer dans l’œuvre de l’auteure de Bashir Lazhar et des Pieds des anges par la porte de ce roman que par celle d’une pièce en bonne et due forme. « J’apprécie le fait de plonger dans le monde d’Evelyne par le biais d’une matière qui me donne une très grande liberté. Arriver avec mes gros sabots — et mes ciseaux ! — et avoir la bénédiction de l’auteure pour le faire, c’est merveilleux. »

Un homme et une femme

Alors qu’Evelyne de la Chenelière incarne Nicole, son héroïne, professeure de français, une femme qui lui ressemble un peu, James Hyndman tient le rôle de Pierre, un traducteur qui nage constamment dans les mots. « Je vois Pierre comme un déambulateur physique et mental, explique l’acteur, dont la dernière présence au théâtre remonte à 2010, au Théâtre du Nouveau Monde, dans Le dieu du carnage. Pierre a, tout comme Nicole d’ailleurs, une sensibilité exacerbée et un flot de pensées continu. Il est tout le temps en réaction à ce qui se passe en lui, chez l’autre et autour de lui. Il produit sans cesse des mots, de manière quasi obsessive. Comme s’il avait peur de se perdre s’il ne parvenait pas à accrocher son existence aux mots, à nommer les choses. »

En même temps que cette soif d’être extrêmement précis dans l’usage des mots, on trouve chez le personnage ce que le comédien appelle « une indécision chronique ». « En répétition, il nous est souvent arrivé de comparer Pierre à Meursault, le héros de L’étranger d’Albert Camus. Les deux hommes sont à même de voir le monde, de le décrire et de l’envisager, mais ils demeurent étrangers à ce même monde. Ils sont autrement dit inaptes, extérieurs à eux-mêmes et à ce qui les entoure. Pierre se pose des questions existentielles, des questions insolubles sur la vie, le monde et le couple. J’oserais dire que c’est un boqueux, et même qu’il porte une certaine violence, une impuissance, quelque chose qui menace d’exploser. »

Marcher vers toi

L’anecdote est simple. L’homme marche vers la femme, qui l’attend dans un restaurant. Vous aurez compris que l’essentiel n’est pas le rendez-vous. Ce qui compte, c’est la route, le parcours, le cheminement plein de circonvolutions qui mène à cette discussion ultime qui est censée être celle de la rupture.

« Nicole se définit beaucoup dans ce qu’elle a de semblable et d’opposé à Pierre, explique Evelyne de la Chenelière. C’est là tout le paradoxe de leur union : ils partagent ce sentiment d’étrangeté au monde, cette incapacité de l’habiter vraiment, cet inconfort permanent, cette obsession pour la mort, et en même temps ils sont diamétralement opposés, au sens où ils réagissent de manières totalement différentes devant ce vertige existentiel. Alors que Pierre est perdu dans ses inquiétudes, replié sur lui-même, Nicole déploie beaucoup d’énergie pour aller vers la joie et l’amour. »

« Ce sont en quelque sorte les deux facettes d’une même personne, estime Jérémie Niel. Ils sont très différents en apparence, mais fondamentalement, ils sont identiques, ils font les mêmes rêves. J’ai longtemps cru que le thème de la pièce était l’amour. J’en suis moins convaincu maintenant. C’est probablement plus l’histoire d’un homme et d’une femme incapables de composer avec la force de la fusion qui se produit entre eux, autrement dit de vivre avec l’ampleur du mystère qui les lie. »


Collaborateur

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Une année dans la vie d’Évelyne

Déjà 15 ans que le nom d’Évelyne de la Chenelière circule sur les lèvres des amateurs de théâtre. En 1999, avec Des fraises en janvier, l’auteure frappe un premier grand coup. Les critiques parlent d’une pièce charmante, savoureuse, tonique, subtile et malicieuse, de celles qui rendent heureux, et même qui donnent envie de chanter. Suivront plusieurs textes remarquables, le plus souvent créés en collaboration avec Daniel Brière : Henri & Margaux, Bashir Lazhar, Nicht retour, mademoiselle, Le plan américain et Ronfard nu devant son miroir.

En 2006, c’est le début d’une relation artistique des plus fertiles avec Alice Ronfard, qui mettra en scène Désordre public, Les pieds des anges, L’imposture et Une vie pour deux. En 2009, Évelyne de la Chenelière publie un premier roman, La concordance des temps. En 2011, Bashir Lazhar devient Monsieur Lazhar, un film de Philippe Falardeau bardé de prix. Aujourd’hui, l’auteure figure parmi les Québécois les plus joués chez eux et à travers le monde.

En pleine possession de ses moyens, Évelyne de la Chenelière est plus active et déterminée que jamais. En témoigne son année 2013. En avril, à l’Espace Go, elle a joué dans La fureur de ce que je pense, le spectacle mis en scène par Marie Brassard à partir des écrits de Nelly Arcan. En septembre, au Goethe-Institut, en collaboration avec Daniel Brière, elle a créé Berlin appelle, un vibrant hommage à la capitale allemande. En octobre, à l’Espace Go, elle a repris son rôle dans Une vie pour deux aux côtés de Violette Chauveau et Jean-François Casabonne, un personnage qu’elle retrouvera d’ailleurs en avril alors que le spectacle sera à l’affiche du Centre national des arts à Ottawa.

Ces jours-ci, elle se consacre corps et âme au personnage qu’elle incarne dans La concordance des temps, mais en mars, à l’Espace Go, elle va créer avec Paula de Vasconcelos, de la compagnie Pigeons international, L’architecture de la paix, un spectacle qui mettra en scène un homme et une femme, jadis amoureux, qui se rencontrent des années plus tard, « meurtris, mais sans amertume, au-delà de la douleur et sans désir, sauf celui, inconscient peut-être, de se pardonner ».