Théâtre - L’écologie du vide

Marilyn Castonguay est lumineuse d’indolence et de vérité dans la peau de Blanche.
Photo: Lydia Pewelak Marilyn Castonguay est lumineuse d’indolence et de vérité dans la peau de Blanche.

Dans la vie, tout est possible, y compris le fait que l’auteur des Champs pétrolifères, Guillaume Lagarde, est sans doute un troglodyte vivant terré dans le sous-sol d’un bungalow, dans un 450 près de chez vous. De là, il observe la vie à l’intérieur de la maison en regardant par une fente s’étant formée au fil du temps entre les marches de l’escalier menant à l’étage, un prisme improbable pour appréhender l’intimité, et qui, surtout, peut finir par la révéler dans sa dimension la plus étrangement malsaine.

 

La matérialisation de son texte, sur les planches recouvertes de tapis à poil ras de l’Espace Go de Montréal depuis la semaine dernière, n’arrive pas à éloigner cette image de l’observateur vicieux caché derrière un mur, et ce, en rapprochant le spectateur du quotidien tristement vide de Barbara, Bruno et Bernard, trio captif d’un environnement matériel et familial dont il cultive minutieusement la profonde superficialité. Dans ce monde au décor froid, mais à la fausseté vraie, l’aigreur côtoie l’incompréhension, l’égoïsme tient la main à l’ennui et les préoccupations matérielles assouvies au centre commercial le dimanche matin, tout comme les remarques cyniques formulées sur les voisins, aident à ne pas se laisser aspirer par son vide intérieur.

 

Entre le vin du soir et les plantes vertes, Bruno, l’ado à la surcharge pondérale conséquente dans un tel milieu, arrive parfois à faire poindre des brisures d’humanité, brisures qui un jour vont le mettre sur la route de Blanche, une marginale de la ville, qu’il va finir par faire entrer dans cette prison pavillonnaire. Elle se trouve sans doute dans une rue portant le nom d’un arbre ou d’un oiseau. Mais rien, dans cette équation, ne va finir par être bucolique.

 

Étrangement, les références à l’industrie du pétrole — évoqué un peu comme carburant de cette existence futile — sont lointaines dans cette création atypique, qui cultive plutôt un absurde dramatique, un existentialisme sombre particulièrement bien maîtrisé et à la destination claire : le champ de moisissures toxiques, plutôt, qui se développent dans l’âme humaine, particulièrement derrière les belles façades que l’on aime ériger pour se mentir à soi-même.

 

Solide quatuor

 

Ce coup de lucidité dans un présent qui aime s’enfoncer dans les incohérences alimentées par son culte du paraître est incarné avec une justesse dérangeante par le quatuor formé d’Annette Garant, criante de vérité dans son rôle de petite-bourgeoise banlieusarde au mépris de l’autre et d’elle-même monté sur talons hauts, de Marilyn Castongay, lumineuse d’indolence et de naïveté, de Guillaume Cyr, troublant en animal captif dans un univers qui le dépasse, mais aussi de Jacques Girard, donnant ce je-ne-sais-quoi de réel à ce père éteint cherchant à masquer le ridicule de sa vie derrière trop de jovialisme.

 

Portrait de famille sans doute ordinaire dressant le portrait pas très reluisant d’une société qui peine à retrouver le vrai au milieu du surplus d’insignifiance qu’elle génère, Les champs pétrolifères, avec une scénographie simple et habile qui fait entrer le spectateur dans ce huis clos existentiel, propose surtout une incursion tout en nuance et en subtilité dans l’inconfort de l’être, dans le voyeurisme du glauque dont on ne peut bien sûr pas totalement revenir indemne.

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