Théâtre - Tenir son rôle

Dans la peau de cette femme ruinée et meurtrie, représentée ici comme une poignante réincarnation de Marilyn Monroe, Dominique Quesnel est bouleversante, aussi drôle que tragique, aussi décadente que digne.
Photo: Vivien Gaumand Dans la peau de cette femme ruinée et meurtrie, représentée ici comme une poignante réincarnation de Marilyn Monroe, Dominique Quesnel est bouleversante, aussi drôle que tragique, aussi décadente que digne.

En ce moment, dans la petite salle de l’Usine C, on présente Variations pour une déchéance annoncée, le dernier des quatre volets de ce qu’il est convenu d’appeler l’Automne Tchekhov. N’ayons pas peur des mots : on nous a réservé le meilleur pour la fin. La cerisaie revue et corrigée par Angela Konrad est sans contredit la plus concluante des relectures proposées au cours des derniers mois, de loin la plus viscérale.

 

Souvent, les personnages des pièces de Tchekhov donnent l’impression d’être en représentation. Attribuant à leurs proches la fonction de spectateur, exprimant leur lassitude en de longs monologues existentiels, ils semblent jouer leur propre vie, paraissent tenir leur propre rôle. Lioubov, Lopakhine, Varia, Ania et les autres seraient-ils, à tout le moins en partie, des comédiens en quête de vérité ?

 

C’est sur cette riche idée que la metteure en scène d’origine allemande Angela Konrad - qui signe un premier spectacle en sol québécois - a appuyé sa relecture. Le résultat est une suite de méditations sur la pièce et ses enjeux, sur ces vérités intimes et collectives qu’il faut bien finir par voir en face, mais aussi sur le théâtre lui-même. Dans ce captivant laboratoire à ciel ouvert, les empoignades sont physiques aussi bien qu’intellectuelles, souvent drôles et parfois même émouvantes.

 

Sur un plateau presque nu, six comédiens - mais aussi une acrobate, une pianiste, un enfant et un chien - répètent La cerisaie, fouillent le sens de l’oeuvre avec autant de férocité que le non-sens de leur propre destin. Alors que ce genre de parti pris prédispose aux pires débordements, l’aventure est savamment balisée. Chaque rupture de ton, chaque décrochage, chaque bris du quatrième mur, chaque anachronisme, tout est justifié et même éclairant.

 

Enjeux contemporains

 

Dans tous les moyens employés, à commencer par les recours à Kurt Weill ou Amy Winehouse, Constantin Stanislavski, Jean Baudrillard ou Gilles Lipovetsky, on sent le désir de mettre en relief les enjeux éminemment contemporains du texte, on constate le souci indéniable de creuser la psychologie des personnages. Il en résulte une galerie d’individus plus vrais que nature, des hommes et des femmes qui, exactement comme nous, « ne savent pas vivre et ne veulent pas mourir ».

 

Au coeur du spectacle, telle une étoile déterminée à briller de tous ses feux avant de s’éteindre définitivement, il y a Lioubov. Dans la peau de cette femme ruinée et meurtrie, représentée ici comme une poignante réincarnation de Marilyn Monroe, Dominique Quesnel est bouleversante, aussi drôle que tragique, aussi décadente que digne. Valant à elle seule le détour, la comédienne donne à ressentir dans ses moindres nuances l’immense détresse de son personnage.


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