Rideau sur un amour qui meurt

Christian Bégin et Maude Guérin sont sur les planches du Théâtre de Quat’sous dans une mise en scène signée Christian Vézina.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Christian Bégin et Maude Guérin sont sur les planches du Théâtre de Quat’sous dans une mise en scène signée Christian Vézina.

Deux acteurs sur une scène vide : Christian Bégin et Maude Guérin sur les planches nues du Théâtre de Quat’sous. Un texte monumental mis en souffle et en chair par Christian Vézina. Plébiscitée à Avignon en 2011, reprise depuis en plusieurs points du globe, de Berlin à Tokyo en passant par New York ou Moscou, Clôture de l’amour arrive lundi à Montréal précédée de critiques élogieuses. Et avec aucune instruction, s’amuse le metteur en scène. « En fait, le texte ne comporte que deux didascalies. Je n’en ai suivi aucune. »

 

Qualifiée de « performance chorégraphique » par Rambert lui-même, Clôture de l’amour relate la mise à mort d’un couple par la seule force de la parole. Un combat épique mené en deux monologues assassins. Stan attaquera d’abord Audrey dans une longue déclamation incendiaire qu’elle accusera sans dire mot. Audrey ripostera ensuite dans une grande tirade enfiévrée qui laissera Stan sans voix. Rideau sur un amour qui se meurt.

 

Cette séparation verbalisée, Pascal Rambert l’a travaillée jusqu’à la monomanie, dessinant deux partitions qui se répondent exactement, comme dans un miroir, raconte Christian Vézina. « Tout est choix dans ce texte, qui doit être monté au scalpel tant il a été travaillé, calculé, pesé. Il faut bâtir des personnalités textuelles tout en étant très précis sur ce qui sort des corps, spécialement pour les silences qui doivent être intelligibles, sentis. »

 

Pour les comédiens, l’exercice prend des allures de course de fond, voire de parcours de montagnes russes. « Oui, ce sont deux monologues. Mais pendant que l’un parle, l’autre reçoit et répond par le corps, c’est très physique », observe Christian Bégin. « Quand ça part, c’est comme un manège, renchérit Maude Guérin. Ça fait king-king-king en montant ; tu sens la progression, l’accumulation. Au sommet, quand ça part, tu sais que la descente pourrait t’avaler, te submerger, alors tu rentres dedans la tête baissée en attaquant la pente de front parce que tu sais que c’est la seule façon de t’en sortir. »

 

Dans cet univers épuré où chaque petit détail est exacerbé, la mise en espace est à travailler très finement, indique Christian Vézina. Cela participe à la puissance d’évocation étonnante du texte. « Il y a un hyperréalisme qui est vraiment troublant chez Rambert. En même temps, il y a aussi une éloquence dans le propos qui n’a pas de prise avec la réalité. On peut dire que c’est un discours qui est, oui, intellectualisé, mais qui reste complètement explosif parce que ce sont deux intellectuels qui se parlent avec un coeur à vif. »

 

La fiction amoureuse

 

C’est un texte qui remue mille choses, remarque Maude Guérin. « Qui est-on quand on aime ? C’est quoi, un véritable amour ? À partir de quel moment commence-t-il à mourir ? Comment peut-on passer de l’amour à la haine quand on a tant aimé ? » C’est un texte aussi qui refuse de s’éteindre, croit Christian Bégin. « C’est la pièce qui me suit le plus dans mon quotidien, partout où je vais, elle m’habite, me trouble. On porte tous des histoires d’amour et de rupture, et celle-ci a une résonance vraiment toute particulière. C’est sans doute la partition la plus exigeante que j’ai eue à jouer. »

 

Les personnages d’Audrey et de Stan proposent à cet égard deux partitions très différentes d’une même fiction amoureuse qui se délite. « Stan veut justifier son départ et, pour cela, il choisit de dénaturer leur amour. Mais elle, elle refuse de le laisser faire en lui renvoyant toute la force de cet amour, sa violence, sa passion », raconte Maude Guérin. Si c’est Stan qui lance la bombe, c’est la réponse d’Audrey, avec toute son authenticité, qui reste la plus dévastatrice, poursuit Christian Bégin. « Sa réponse à elle l’oblige à prendre conscience de ce qu’il vient de dire, du caractère définitif du geste qu’il vient de poser. Et il n’y a rien de plus terrible. »

 

S’il est vrai qu’il y a quelque chose de terrible dans cette réponse, il s’y trouve aussi une grande beauté, nuance Christian Vézina. « Audrey se fait passer dessus par un bulldozer, mais quand elle se relève, elle est plus forte. Elle n’est pas animée par la vengeance, elle est seulement une femme qui aime encore, authentique, incarnée dans cet amour. » Chez Stan, c’est la tête qui parle, alors que chez Audrey, c’est le coeur qui répond et qui parle le plus fort, opine Maude Guérin, qui voit dans sa partition à elle « un vrai chant d’amour ».

 

Depuis Paris, Pascal Rambert ne renierait sans doute pas cette lecture, lui qui a déjà confié aux Inrocks avoir, dans ce texte, « tout fait pour [se] placer dans ce qu’[il] ressen[t] comme la vérité des choses : quitter n’est pas ne plus aimer, c’est aimer d’une manière différente dans un nouveau temps ».

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