Théâtre - Un homme sans histoire

Les comédiens Olivier Aubin et Denis Gravereaux
Photo: Théo Gravereaux Les comédiens Olivier Aubin et Denis Gravereaux

S’il est une pièce de Tchekhov qui semble à même de subir les réinterprétations les plus radicales, c’est bien Les trois soeurs. En filigrane de ce vibrant portrait de la société russe du XIXe siècle, on trouve des constats universels, des méditations qui touchent à la condition humaine, une expression de nos angoisses les plus existentielles. Non seulement la pièce, qui se moque éperdument des années et des kilomètres, est régulièrement revisitée, mais elle l’est souvent de manière fort audacieuse.

 

En 2001, sous la bannière de l’Opsis, Luce Pelletier et Denis Bernard avaient dédoublé les personnages de la pièce, les faisant apparaître à des âges différents et dans des états d’esprit contrastés. L’année suivante, au Trident, Wajdi Mouawad avait passé Les trois soeurs au tordeur, les avait sorties de leur torpeur en les entraînant du côté du vaudeville, de la dérision et de l’anachronisme. Avec Villa Dolorosa, présentée cet automne à l’Espace Go, Martin Faucher a donné à savourer toute la truculence de la réécriture de l’Allemande Rebekka Kricheldorf. Son spectacle a démontré hors de tout doute que le mal de vivre de Macha, Olga et Irina a tout à voir avec celui des jeunes gens d’aujourd’hui.

 

Ce qui nous mène au spectacle imaginé par Justin Laramée et Olivier Aubin, présenté à l’Espace Libre ces jours-ci. Avec Andreï ou le frère des trois soeurs, les créateurs permettent à Andreï, le frangin des trois héroïnes, à n’en pas douter notre contemporain, de donner sa version des faits. Ce changement de point de vue autorise le metteur en scène à occulter les soeurs, à les réduire à des voix sur une cassette audio ou encore à la bande-son de quelques épisodes d’un téléroman particulièrement mièvre.

 

La scène - pour ne pas dire le théâtre entier - est maintenant le territoire d’Andreï, un personnage « principal » qu’Olivier Aubin rend aussi attendrissant qu’irritant. Luttant en vain contre l’inertie, les calories, les ennuis financiers et les infidélités de sa femme, Andreï est un homme inadéquat, un être malheureux, un éternel perdant. Avec son ami Tchéboutykine (Denis Gravereaux), il forme un duo savoureux et pathétique, à la fois ducharmien et beckettien. Avec son épouse Natacha (Émilie Gilbert), les affrontements incessants culminent en une finale tragique.

 

Souffrant de quelques problèmes de rythme, péchant ici et là par excès de légèreté, ce spectacle ne fera pas date, mais il reste que l’utilisation des accessoires et de l’espace est concluante. Les clins d’oeil sont souvent drôles et parfois même brillants. Avec quelques chapeaux de fête, deux quarts de poulet St-Hubert, un canon à confettis, un petit oiseau en porcelaine, un seau de dés à jouer et quelques masques de clown ou à gaz, le metteur en scène fait surgir des images fortes et parvient à raconter avec conviction l’histoire d’un homme sans histoire.

 

 

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