La charge érotique du pouvoir

Romancier, poète et dramaturge, Jean Genet était fasciné par les relations de pouvoir.
Photo: Illustration: Christian Tiffet Romancier, poète et dramaturge, Jean Genet était fasciné par les relations de pouvoir.
Il y a un bail que René Richard Cyr rêve de mettre en scène Le balcon de Jean Genet. « Le coup de foudre s’est produit en 1976, explique-t-il. J’avais 18 ans quand j’ai vu le spectacle dirigé par André Brassard au TNM. Si je ne me trompe pas, c’est la seule fois que la pièce a été montée professionnellement au Québec. C’est grâce à ce spectacle que j’ai découvert Genet, un auteur qui allait être déterminant dans mon parcours. »

Après avoir dévoré les romans, les pièces et les écrits autobiographiques de Genet, René Richard Cyr s’est frotté aux Paravents, avec André Brassard, entre les murs de l’École nationale, puis il a monté Les bonnes, d’abord à l’Espace Go en 1992, puis au Trident en 1994, où il rencontra d’ailleurs Marie-Thérèse Fortin pour la première fois.

En 2006, avec les étudiants de l’École nationale, Cyr monte Le Boxon, sa propre combinaison des Bonnes et du Balcon. « Chaque fois que je termine de travailler un texte de Genet, j’ai le sentiment que je pourrais recommencer le lendemain matin. Je pourrais monter ses pièces pour le reste de mes jours tellement ce sont des puits sans fond, tellement ce sont des matières riches et foisonnantes. »

Séduire Madame

« Depuis 2006 que je titille madame Pintal, que je tente de la séduire, lance candidement le metteur en scène. Je n’ai jamais arrêté de chercher à la convaincre de programmer Le balcon, une pièce qu’elle a longtemps trouvée désuète. Puis est venue la bonne conjoncture : la petite révolution que nous avons vécue au printemps a fait que tout à coup la pièce de Genet avait des échos contemporains. »

C’est en effet de révolution, de pouvoir, de corruption et d’image publique qu’il est principalement question dans Le balcon, une pièce créée par Peter Brook en 1960. « Ce qui m’a le plus intéressé, révèle Cyr, c’est la mécanique du pouvoir. Ça commence par le désir du pouvoir, ça se poursuit avec la vénération envers l’image du pouvoir, et tout cela mène le plus souvent à l’abus de pouvoir. La pièce parle beaucoup de cette soif d’exister en fonction de ce qu’on est, et non afin d’être en accord avec qui on est. La comédie qui s’y opère, fondée sur l’apparence, une véritable course à l’image, tout ça est très prophétique de la société du spectacle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. »

La révolte gronde

Aux ego surdimensionnés de l’Évêque, du Juge, du Général, du Chef de la police et de Madame Irma répondent les cris des révolutionnaires. Ici comme ailleurs, les destins des puissants et des laissés-pour-compte sont inextricablement liés. « À mon avis, avance Cyr, l’os de la pièce, c’est la révolution. S’il n’y avait pas la révolution, s’il n’y avait pas la soif de renversement des révoltés, ce serait à la limite distrayant. Les imprécations qui proviennent de la rue, le bruit des mitraillettes, ce sont les éléments perturbateurs. C’est ce qui fait qu’il y a un conflit, donc une pièce. Les protagonistes ont peur. Ils ont peur de perdre le pouvoir, peut-être même plus encore que de mourir. Les révoltés aussi vont finir par se faire prendre au jeu du pouvoir, par être récupérés par le système, par laisser la révolution se figer. Il y a des uniformes pour tout le monde dans cette histoire, même pour les révolutionnaires. »

Un vaudeville existentiel

Campée dans un bordel, la pièce s’apparente sans nul doute à ce qu’il serait juste d’appeler un vaudeville existentiel. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, dans l’établissement de Madame Irma, fréquenté par des individus fort influents, ou qui voudraient bien l’être, ce n’est pas la sexualité qui est mise en avant. Le désir est ailleurs…

Selon Marie-Thérèse Fortin, qui incarne la tenancière, la pièce donne au pouvoir une charge érotique immense. « La tentation du pouvoir est ici plus grande encore que celle de la chair, encore plus irrésistible. C’est plutôt triste, mais les clients de Madame Irma ne parviennent à être érotisés que lorsqu’ils deviennent quelqu’un d’autre. Pour être stimulés, ils ont besoin de jouer, d’incarner un personnage, de se voir apparaître dans le miroir en pleine transformation. »

On est assurément ici sur le territoire du fantasme et de l’illusion, mais aussi du fétichisme, du sadomasochisme et du détournement des symboles religieux. « Ces gens, ajoute Fortin, n’ont de sexualité que s’ils accèdent, même momentanément, à quelque chose qu’ils rêvent de devenir, à un jeu de rôles qui leur permet d’asservir ou de se soumettre. » S’il est une chose que Genet a su épingler, c’est bien la pernicieuse reconduction des schèmes du pouvoir dans la sexualité.

René Richard Cyr est formel : « On est plus près de Brecht que d’Ionesco ! » Le balcon est une fantaisie qu’il faut extraire du reste de l’œuvre de Genet, poursuit l’homme de théâtre. « [Genet] a écrit cette pièce avec sa tête. Il n’y a pas d’émotions, pas véritablement de nuances, pas de psychologisme, très peu de conflits interpersonnels. On est vraiment dans les archétypes, dans la fatalité, la critique et la satire. C’est une fable provocatrice et inspirante, un appel à la désobéissance, à la vigilance et au refus. »

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Genet, le génial marginal

Romancier, poète et dramaturge, Jean Genet était fasciné par les relations de pouvoir. Admiré de Cocteau, de Sartre et de Derrida, il aura construit une œuvre provocante portée par des univers crus, noirs et subversifs. Chantre des amours homosexuelles, éveilleur de conscience et agitateur de changements, Genet crée dans une langue travaillée, stylisée, très ornée même. Du Balcon, il écrira dans son Avertissement : « Aucun problème exposé ne devrait être résolu dans l’imaginaire, surtout que la solution dramatique s’empresse vers un ordre social achevé. Au contraire, que le mal sur la scène explose, nous montre nus, nous laisse hagards s’il se peut et n’ayant de recours qu’en nous. » Au théâtre, on lui doit notamment Les bonnes (1947), Les nègres (1958), Les paravents (1961) et Le bagne (1994).

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Sous la dictature du guichet

Pourquoi monte-t-on si peu Genet au Québec ? Parce qu’on accepte que le coefficient de difficulté s’estompe et que tout soit rassembleur, répond René Richard Cyr. « On ne monte pas davantage Camus ou Claudel que Genet. On les monte même moins aujourd’hui qu’il y a 10 ans. » Pour des raisons mercantiles, principalement, mais pas seulement, précise le créateur. « On dit que les gens n’ont plus la culture pour comprendre ce qui est exprimé par ces auteurs. Je ne suis pas convaincu de ça, mais une chose est certaine : moins on va en offrir aux gens, moins ils vont venir voir ce genre de pièces. »

Marie-Thérèse Fortin estime elle aussi que le théâtre québécois est plus formaté que jamais. « C’est exigeant d’assister à une pièce signée par un penseur du monde comme Sartre ou Genet. » Maintenant, ce qu’on valorise, c’est l’efficacité théâtrale. « Le propos est d’abord et avant tout organisé par le véhicule. Genet n’était pas particulièrement affolé par les structures théâtrales. Il écrivait d’abord et laissait les metteurs en scène se débrouiller pour en faire du théâtre. J’oserais dire qu’on vit actuellement sous une dictature de la compréhension. Chez les spectateurs comme chez les artistes, il faut comprendre sans trop fournir d’effort, sinon on passe à autre chose. »

Monter Éric-Emmanuel Schmitt, c’est bien, si on a Koltès à côté, lance René Richard Cyr. On serait tenté d’ajouter que monter Le murmure du coquelicot se défend mieux si on a Le balcon juste après. « Il faut de la pluralité, poursuit le metteur en scène. Si tu ne sers que du McDonald’s aux spectateurs, tu ne peux pas espérer qu’ils s’intéressent au brocoli ensuite. En ce moment, il y a tout simplement trop de données qui sont prises en considération avant de programmer une pièce. »

« Les objectifs ont changé, confirme Marie-Thérèse Fortin. Dans les années 80 et 90, on se disait qu’il fallait monter un auteur, que c’était crucial, même si ce n’était pas rentable. L’essentiel, c’était de remplir sa mission. Aujourd’hui, parce que l’équilibre budgétaire repose de plus en plus sur les revenus autonomes, le rendement au guichet importe souvent beaucoup, pour ne pas dire trop. »


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