Théâtre - Des chiffres et des lettres

Les acteurs Sophie Desmarais et Luc Picard dans la pièce Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël.
Photo: Jérémie Battaglia Les acteurs Sophie Desmarais et Luc Picard dans la pièce Instructions pour un éventuel gouvernement socialiste qui souhaiterait abolir la fête de Noël.

Pour la majorité d’entre nous, le milieu financier reste un univers aride au langage incompréhensible. Ce jargon est présent dans cette pièce parfois déroutante, sise à l’aube de l’effondrement du marché en 2008. Mais ce qui est au coeur de ce texte intelligent, à la rigueur énigmatique d’une formule mathématique, aux métaphores éloquentes, c’est le face à face entre deux êtres. Et ce qui reste longtemps mystérieux, c’est l’enjeu humain qui loge entre eux.

 

Au-delà des chiffres, il est aussi question de langage entre ces deux personnages qui ne parlent plus le même. Gestionnaire de fonds paniqué par la débâcle à venir, lui ne cherche à obtenir de son ex-employée, crack des maths, qu’une seule chose : une solution concrète pour sauver sa compagnie. Mais, de retour après une crise qui l’a conduite en thérapie, elle est venue lui parler d’une histoire autrement plus personnelle.

 

Michael Mackenzie confronte ici une analphabète sociale, frôlant l’autisme, qui apprend à maîtriser les codes des interactions humaines, qui tente d’apprivoiser les secrets du langage, telles les métaphores et la poésie, à quelqu’un qui, à l’inverse, a justement perdu son humanité. Au fil de leur échange, elle s’entêtera à le ramener à celui qu’il était autrefois : l’idéaliste lettré de philosophie, lequel s’est égaré dans les nombres astronomiques de la machine financière.

 

Devant la révélation finale qui assomme cet homme comprenant trop tard ce qui se cache sous l’abstraction, et qu’en faisant fi de son humanité, ultimement on se blesse soi-même, on pense à un certain personnage de la tragédie grecque. D’autant que plusieurs références aux auteurs antiques émaillent le texte.

 

Cette confrontation est mise en lumière avec clarté dans la traduction québécoise punchée d’Alexis Martin. Et sous la direction de Marc Beaupré, qui maintient la tension de ce texte hachuré. En même temps, son spectacle conserve une sorte de qualité de désincarnation métaphorique. Comme si l’histoire était vue à travers la vision de Cass - qui énonce les didascalies à haute voix.

 

L’excellente Sophie Desmarais compose avec un brio d’équilibriste ce personnage singulier, à la fois vulnérable et robotique, distante et candide. Luc Picard porte avec intensité la charge nerveuse, le désarroi comme l’autorité parfois brutale de son courtier aux abois. Le comédien parvient à rester engagé dans une partition qu’il passe la moitié du temps au téléphone, à parler à un interlocuteur invisible. Dans l’élégante et sobre scénographie de Simon Guilbault, les interprètes ont tout l’espace pour briller.

 

Le théâtre ne se résume pas à une équation. Mais l’addition - plutôt la conjonction - de tous ces bons éléments produit ici un résultat quasiment mathématique : un spectacle généralement fascinant.

 

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