Théâtre - Descente dans la mésestime du soi

Déluge est un objet scénique forcément troublant, avec son homme à la tête de rongeur qui parfois prend le micro pour faire sortir des sons atypiques de son masque.
Photo: Marianne Duval Déluge est un objet scénique forcément troublant, avec son homme à la tête de rongeur qui parfois prend le micro pour faire sortir des sons atypiques de son masque.

Adeptes du beau et du bien rangé s’abstenir. Déluge, du Théâtre du Trillium, présenté actuellement sur la scène très contemporaine de La Chapelle à Montréal, n’a rien de tout cela à offrir. Et ce n’est pas plus mal.

 

La cause est fatale : un espace délimitant un appartement à l’ameublement plus que sommaire qu’une piquerie ne détesterait pas, une mère monoparentale paumée dans sa propre existence que l’on soupçonne marquée au fer rouge par un passé trouble, et surtout, un personnage à la tête de hamster, extériorisant l’animal intérieur censé perturber cette femme, donnent le ton de cette production qui vient d’Ottawa et qui en une heure propose une descente en règle dans les bas-fonds de la mésestime du soi. En gros.

 

Le texte est signé Anne-Marie White. Avec sa rugosité, mais également sa matérialisation dans le jeu plein de retenue de Geneviève Couture, il propose une exploration sans fard de la condition humaine, côté sombre, en faisant ressortir avec une certaine intelligence la richesse et la complexité de cette condition que, paradoxalement, la pauvreté des rapports humains peut faire émerger.

 

L’objet scénique est forcément troublant, avec son décor plein de tristesse, son mur vitré se transformant de temps en temps en écran de projection pour images abstraites se déposant sur des tableaux crus, et avec son homme à la tête de rongeur qui parfois prend le micro pour faire sortir des sons atypiques de son masque, en harmonie avec la musique électro douce qui habite un peu les lieux.

 

Dans cette mise en scène au surréalisme plus que maîtrisé, il va être question de vide, de vertige, mais également de sexe triste avec un vidangeur, d’une femme incapable de s’aimer, d’un dentiste de gauche qui ne regarde pas au bon endroit, d’un couple de bobos vachement déconnecté, d’une chèvre, d’aneth, de méchanceté ordinaire, de mésadaptation sociale… Un instantané, en somme, d’une âme en peine, observée ici sans malaise, dans un « monde qui dérape » et dont la texture tout comme la vérité criante qu’elle dégage donnent l’impression d’un voyage intérieur dans un cauchemar existentiel qui n’est peut-être pas totalement fabulé.

 

Les premières notes de cette pièce, au cadre narratif éclaté aussi puissant que déstabilisant, donnent sans doute la tonalité à l’ensemble. Elles sont portées par tout le soul de Lou Johnson et son Reach Out for Me, pièce maîtresse du répertoire classique américain signé Burt Bacharach, et qui dans le contexte sonne un peu comme un appel à l’aide, qui en français pourrait se traduire par : tend les bras vers moi.

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