Théâtre - Le feu sacré

Dans le rôle de Néron, Renaud Lacelle-Bourdon brille de tous ses feux, dans son double jeu comme dans ses tourments, tandis que le fougueux Guillaume Perreault (à droite) interprète son jeune frère.
Photo: Suzane O’Neill Dans le rôle de Néron, Renaud Lacelle-Bourdon brille de tous ses feux, dans son double jeu comme dans ses tourments, tandis que le fougueux Guillaume Perreault (à droite) interprète son jeune frère.

La tiédeur, l’homogénéité stylistique, très peu pour Steve Gagnon. En deux pièces créées cette année à La Licorne, l’auteur de Ventre a campé son univers, cru et traversé par un souffle poétique. Avec des personnages aux sentiments démesurés ayant du mal à accepter le conformisme et le confort d’une société molle. Des êtres pour qui l’amour apparaît comme l’ultime rempart de beauté et de transcendance.

 

Et qui dit mieux les grands sentiments que Racine ? En dessous de vos corps je trouverai ce qui est immense et qui ne s’arrête jamais s’appuie sur la trame et les protagonistes de son Britannicus. Dans cette version contemporaine très libre, une famille est détruite par la jalousie de l’aîné, Néron, envers son jeune frère (fougueux Guillaume Perreault). Et par son désir de posséder l’amoureuse (sensible Marie Soleil Dion) de celui-ci.

 

Mais c’est à un autre empereur romain qu’on songe surtout devant ce personnage révolté et assoiffé d’absolu : au Caligula de Camus. Face à l’incapacité d’obtenir l’impossible, lui aussi transformait sa quête d’idéal en entreprise de destruction et choisissait de devenir un monstre. Ce Néron banlieusard en mal de passion et de sublime, homme d’extrême dans un monde centriste, à l’étroit dans un espace - littéralement - envahi par un bric-à-brac matériel, est le personnage le plus intéressant, le plus multidimensionnel de la pièce. Renaud Lacelle- Bourdon y brille de tous ses feux, dans son double jeu comme dans ses tourments.

 

Ultimement, ce Néron moderne ne va toutefois pas vraiment au bout de sa logique meurtrière. La pièce offre aux personnages féminins une place très importante, avec une lutte de pouvoir entre mère (la forte Marie-Josée Bastien) et belle-fille, la froide Octavie (Claudiane Ruelland), moins victime que manipulatrice ici.

 

Construit beaucoup par monologues ou longues tirades, le texte déroule surtout une succession de classiques confrontations duelles - à l’exception notamment des deux scènes du souper, très fortes. Mais l’écriture de Gagnon s’éloigne franchement de l’unité chère à Racine. Au contraire, elle favorise une collision entre les niveaux de langage, entre le lyrisme et le prosaïsme. L’humour s’infiltre dans la tragédie. C’est un univers singulier où les personnages se traitent de « dieu » et de « reine », tout en parlant de listes d’épicerie ou en faisant référence à des émissions télévisuelles…

 

C’est dans ce clash détonnant et personnel que l’univers de Steve Gagnon semble puiser sa force. À l’inverse, la scène finale tragique m’est apparue un peu lourde - et plutôt maladroite dans son exécution -, malgré la poésie du texte.

 

N’empêche : Steve Gagnon est un jeune auteur à suivre.

 

 

Collaboratrice